Espèces invasives, monoculture… Face aux craintes sur les “îlots d’avenir”, l’ONF tient à rassurer

L’introduction de nouvelles essences en forêt se retrouve parfois au cœur de débats, méfiance et controverses. Aux côtés de l’Office national des forets (ONF), les chercheurs associés à ces expérimentations affirment pourtant tout l’intérêt de ces démarches. Menées sur de toutes petites surfaces appelées “îlots d’avenir” et suivies à la loupe par les spécialistes, elles font partie d’un panel de solutions envisagées pour adapter les forêts au changement climatique. Éclairage.

Face au changement climatique et aux crises sanitaires qui menacent les forêts françaises, impossible de rester passif : l’ONF s’engage à être acteur de l’adaptation des forêts face à ce dérèglement inédit par son ampleur et sa vitesse. Malheureusement, personne ne connaît la recette miracle de la forêt de demain. Si l’ONF continue de privilégier la régénération naturelle chaque fois qu’elle est possible, les contraintes actuelles conduisent à étudier tout un panel de solutions, mis en place avec le soutien et l’accompagnement de partenaires scientifiques tels que l’INRAE.

Parmi celles-ci : l’expérimentation de nouvelles essences déjà accoutumées à un climat chaud et sec, provenant du sud de la France et parfois d’Europe de l’Est, de Turquie, ou encore des Etats-Unis. Elles sont testées un peu partout en France, pour l’instant en conditions expérimentales, dans le cadre d’un réseau baptisé "îlots d’avenir". Ces îlots sont implantés sur de toutes petites parcelles de 0,5 à 5 hectares, et leur capacité d’adaptation au milieu et d’évolution est analysée en continu par des experts du réseau recherche, développement et innovation (RDI) de l’ONF.

Implantation d'un îlot d'avenir à Mazan l'Abbaye (Ardèche) par l'ONF. - ©Isabelle Gillibert / ONF

N’oublions pas que le plus grand risque est celui du changement climatique. Nous sommes face à une problématique si importante que si nous n'agissons pas, la forêt française pourrait ne plus pouvoir remplir ses rôles de protection, de production de bois et d’accueil à l’avenir.

Xavier Bartet, directeur adjoint du département Recherche, développement et innovation de l’ONF

Malgré cela, les inquiétudes se font ressentir du côté du grand public ou de certaines associations environnementales.  "Peur du développement d’essences nouvelles et invasives dans les forêts françaises, crainte de dénaturation génétique d’un milieu… On peut entendre ces craintes et elles guident notre action en permanence, mais ces expérimentations sont soumises à un suivi et à un contrôle scientifique minutieux et rigoureux. La vigilance est de mise ", explique Xavier Bartet, directeur adjoint du Département recherche, développement et innovation de l’ONF.

Défaut d’explication ? Vraie polémique entre deux camps ? Sans préjuger de ces hypothèses, l’ONF vous propose de revenir point par point sur les interrogations et critiques les plus fréquentes et d’y répondre avec l’aide des forestiers chercheurs et de leurs partenaires.

Mais au fait, pourquoi ce nom : "îlot d’avenir” ?

A l’ONF, nous avons l’habitude d’appeler “îlots” des petites parcelles sur lesquelles nous menons une forme de gestion différente. Il en existe plusieurs sortes : les îlots de sénescence, des îlots de vieillissement… Les îlots d’avenir font référence à la volonté de l’Office de consacrer des zones à l’expérimentation et à la recherche d’une forêt résiliente pour demain, au cœur des forêts publiques d’aujourd’hui.

Idée reçue n°1 : avec ses îlots d'avenir, l’ONF introduit des essences exotiques partout.

Certes, au sein de quelques îlots d’avenir, poussent des arbres de provenance lointaine, à l’image du Calocèdre ou du Liquidambar. Mais les essences lointaines ne représentent qu’une petite partie des îlots d’avenir (moins de 7% prévues dans le cadre du plan de relance). "Nous sommes régulièrement interpellés sur les questions des essences exotiques, et ce terme peut prêter à confusion. A l’ONF, nous préférons employer le terme d’essences nouvelles", précise Xavier Bartet. Le paysage forestier français, en plein bouleversement, ne va pas subir pour autant une transformation radicale !

Pour faire simple, les forestiers font d’abord le choix d’introduire la même espèce que celle en place, à une différence près : son origine. Par exemple, en plantant dans le Grand Est un même arbre, tel qu’un chêne, mais provenant du pourtour méditerranéen, les forestiers ne font qu'accélérer un processus naturel. Ce dernier étant devenu trop lent par rapport à la vitesse du changement climatique, les forestiers enclenchent alors ce qu’ils appellent une migration assistée des essences.

Le but est d’introduire des arbres de zones du Sud, qui, en se reproduisant avec les arbres locaux, feront naître une nouvelle génération capable à la fois de supporter des conditions plus sèches, mais également de résister au gel. Une condition sine qua non pour que les arbres soient adaptés au climat d’aujourd’hui comme à celui de demain.

Cas concret 

Prenons l’exemple de la chênaie ligérienne. Dans cette zone qui s’étend sur la région Centre-Val de Loire, le nord du Poitou-Charentes et le sud de la Bretagne, certains chênes sessiles montrent des premiers signes d’affaiblissement.

Différents types d’îlots d’avenir sont envisagés : des îlots de chêne sessile provenant de la forêt de Grésigne, située bien plus au sud, près de Toulouse ; des îlots de chêne pubescent, espèce méditerranéenne déjà acclimatée aux prévisions de climat futur ; ou encore des îlots de chêne de Hongrie, réputé pour sa résistance au manque d’eau.

Dans ce dernier cas, on parle effectivement d’espèce nouvelle, car non présente sur le territoire métropolitain. Tous ces chênes sont différents en termes de botanique, mais ils ont la particularité de faire partie du même complexe d’espèces, car ils ont été en contact il y a plusieurs dizaines de milliers d’années.

Remplacer un chêne sessile par un autre chêne (pubescent...), cela change la physionomie de la forêt, car ce n’est pas la même espèce. Mais au niveau du cortège floristique et faunistique, c’est moins bouleversant que d’introduire de l’eucalyptus par exemple.

Brigitte Musch, responsable du conservatoire génétique des arbres forestiers à l’ONF.

Idée reçue n°2 : les îlots d’avenir et ses espèces invasives feront disparaître la végétation locale.

Quand ils introduisent une nouvelle essence, les forestiers veillent systématiquement à ce qu’elle n’ait pas de comportement envahissant. C’est-à-dire, qu’elle ne prenne pas le dessus sur les essences locales en entravant leur développement.

Il existe des espèces très envahissantes, capables de s’implanter dans n’importe quelles conditions de sol et de climat, à tel point qu’on ne maîtrise plus rien. Le risque existe et les spécialistes savent qu’un arbre invasif pourrait fragiliser tout l’écosystème. "Introduire une espèce envahissante, c’est perdre en diversité et donc en cette capacité à s’adapter aux différents aléas", prévient Brigitte Musch.

Un suivi strict et régulier

Comment fait alors l’ONF pour vérifier le caractère éventuellement envahissant des nouvelles espèces introduites dans les forêts publiques ? Xavier Bartet est très clair quant au protocole de gestion des îlots d’avenir : "La question de l’envahissement des espèces est intégrée dans notre démarche et sur ce point comme sur d’autres, les îlots font aujourd’hui l’objet d’un suivi intensif."

L’origine du plant, le lieu de plantation, son évolution… Tout est référencé et aucune essence, dont le caractère invasif était connu, n’a évidemment été sélectionnée. "Il peut arriver néanmoins qu’une espèce d’arbre non invasive dans son milieu d’origine le devienne dans un nouveau contexte", reconnaît Brigitte Musch. Si un problème est constaté, l’essence sera immédiatement retirée et rayée de la liste des espèces potentiellement prometteuses et l'îlot d’avenir détruit.

Le suivi des îlots d’avenir est orienté sur 4 éléments principaux :

- le taux de reprise. C'est le nombre d’arbres ayant survécu un an après leur plantation ;
- leur survie dans la durée ;
- leur croissance ;
- le caractère invasif éventuel.

©Giada Connestari / Imagéo / ONF

Idée reçue n°3 : les îlots d’avenir vont dénaturer les forêts françaises.

Créer un brassage génétique… Ce n’est pas faux ! Implanter des essences non autochtones va nécessairement apporter de nouvelles caractéristiques génétiques dans une forêt. Ce qui est inexact en revanche, c’est de penser que cela est dangereux.

"Nous sommes confrontés à de nombreuses critiques sur les modifications génétiques que les îlots d’avenir vont entraîner. Mais parler de 'pollution génétique', comme nous l’avons parfois entendu, n'est pas adapté. Il serait plus juste de parler d’hybridation", expose Xavier Bartet, en précisant que ce phénomène doit justement être considéré de manière positive.

En effet, si une essence locale sensible à la sécheresse se reproduit avec une variété (provenance) du sud, plantée justement pour son caractère résistant à la sécheresse, c’est une chance. Ce brassage entre deux bagages génétiques différents est le moteur d’une meilleure adaptation de la génération suivante aux évolutions climatiques. "Le but est que les futurs semis héritent des gènes résistants de leurs parents", note le directeur adjoint du département Recherche, développement et innovation de l’ONF.

Le flux de gènes, un mécanisme naturel et tout à fait normal

Un peu de science. Les généticiens distinguent cinq mécanismes majeurs, responsables de l’évolution de la biodiversité. Dans le cas d’îlots d’avenir introduisant des provenances méridionales ou des espèces d’un même complexe, il est question du mécanisme de migration, donc de flux de gènes. "Ces phénomènes majeurs chez les espèces sont tout à fait normaux et indispensables. Sans ce mécanisme de brassage génétique, nous pourrions être confrontés à une perte de biodiversité, voire à des problèmes de consanguinité, pouvant amener à de la dégénérescence. Et comme les espèces adaptées au climat chaud du sud migrent beaucoup trop lentement par rapport au changement climatique, l’Homme est obligé d’intervenir pour que les forêts puissent continuer dès maintenant à remplir leurs rôles écologiques, sociaux et économiques", explique Alexis Ducousso, chercheur au département biodiversité, gènes et communautés à l'INRAE Nouvelle-Aquitaine, expert forêt à l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et membre du directoire forêt à France nature environnement (FNE).

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Idée reçue n°4 : une seule essence par îlot d’avenir, bonjour la monoculture !

Non, les îlots d’avenir ne sont pas une ode à la monoculture. Tout simplement parce qu’il ne s’agit pas de culture, mais bien d’expérimentation. Et pour tester et évaluer une nouvelle essence, il ne faut pas d'interférence avec d’autres essences en compétition.

"Cela pourrait biaiser les tests", avertit Xavier Bartet. D’autre part, rappelons que les îlots d’avenir ne représentent que de toutes petites surfaces de 0,5 à 5 hectares intégrées à de grandes forêts diversifiées. Le mélange est ainsi assuré à l’échelle de la parcelle, qui fait en général entre 10 et 20 hectares.

Ce qui fait la force des îlots, c’est le réseau expérimental. Ce n’est pas avec un îlot qu’on pourra dire quoi que ce soit. La multiplication de plantations d’une espèce sur des sites contrastés, même s’ils sont de petite taille, est essentielle. Il faudra ensuite être capable de faire parler ce réseau avec d’autres systèmes d’expérimentation. 

Pour moi, les îlots d’avenir viennent compléter une forme d’expérimentation qui existe depuis longtemps : les arboretums, qui sont des espaces où l’on plante et étudie le comportement de nombreuses essences d’arbres.

Catherine Bastien, cheffe du département écologie, biodiversité des milieux forestiers, prairiaux et aquatiques à INRAE Val de Loire.

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©ONF/ CONNESTARI Giada/ Imagéo

Idée reçue n°5 : des résineux, encore des résineux, toujours des résineux !

Pour comprendre d’où vient cette idée reçue, peut-être devons-nous dissocier la théorie et la pratique. En théorie, il y a effectivement trois quarts d’essences résineuses potentiellement utilisables dans le cadre de l’adaptation des forêts au changement climatique. C’est ce qu’ont mis en évidence les outils de sélection des essences selon un grand nombre de critères, comme la vulnérabilité à la sécheresse ou aux bioagresseurs mais aussi des critères de productivité et qualité du bois.

Dans le cadre du projet Esperense, réseau d’expérimentations multipartenarial permettant d’identifier rapidement et collectivement le "matériel génétique" du futur (voir l'encadré ci-dessous), deux listes d’essences envisageables dans les îlots d’avenir ont été établies. Ces deux listes correspondent à deux enjeux distincts :

  • l’avenir du chêne, essence emblématique des forêts françaises, dans les zones où il commence à dépérir ;
  • l’alternative aux résineux de moyenne montagne, catégorie d’arbres la plus vulnérable actuellement.

La recherche de diversité des essences, priorité de l’ONF

Passons maintenant à la pratique. Face à la réalité du réchauffement climatique, il n’est pas question de ne parier que sur les résineux, encore moins de remplacer nos majestueux feuillus. Ils représentent 67% des forêts françaises et en forêt publique, il n’est pas prévu d’inverser la tendance.

Parmi la longue liste d’essences potentielles, l’ONF a fait le choix de donner autant de place aux feuillus qu’aux résineux dans ce dispositif. Avec notamment une quinzaine d’espèces différentes de chênes (chêne vert, chêne noir, chêne pubescent, chêne faginé, chêne de Hongrie, etc), les feuillus représentent ainsi près de la moitié (47%) des essences plantées en îlot d’avenir.

"En forêt publique, la recherche de diversité des essences ne date pas d’hier, mais c’est une priorité que nous accentuons dans le cadre de notre stratégie de forêt mosaïque et de reconstitution des peuplements (aidés par le plan de relance de l’Etat). Chênes, tilleuls, robinier ou charme, sont pour les forestiers des essences à faire cohabiter !", assure Xavier Bartet.

Le projet Esperense

Le projet Esperense est financé sur 3 ans par le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation et porté par le RMT AFORCE (Réseau Mixte Technologique Adaptation des FORêts au Changement climatique), en partenariat avec l’IDF (Institut pour le Développement Forestier), INRAE (l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement) et FCBA (institut technologique Forêt Cellulose Bois-construction Ameublement) et l’ONF.

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