“Il y a urgence à réaliser des îlots d’avenir car ils sont une boussole pour l’adaptation des forêts au changement climatique”

La migration assistée des essences du sud vers le nord va nécessairement entraîner un brassage génétique entre les nouveaux arbres et les autochtones. Loin de mettre en péril nos forêts, cette hybridation est le moteur d’une meilleure adaptation de la génération suivante aux évolutions climatiques.
Entretien avec Alexis Ducousso, ingénieur de recherche au département biodiversité, gènes et communautés à INRAE Nouvelle-Aquitaine.

L’introduction de nouvelles essences dans les îlots d’avenir a fait émerger un certain nombre de fausses idées. Certains évoquent notamment le risque de “pollution génétique”. Est-ce une réalité selon vous ?

Ce terme est inexact et pose problème car il évoque quelque chose de mauvais. En matière de génétique, il y a cinq mécanismes évolutifs majeurs que sont : la mutation, l’épigénétique, les flux de gènes ou migration, la dérive génétique et les sélections naturelles. Dans le cas des îlots d’avenir, il est question de migration et de flux de gènes. Ces phénomènes tout à fait normaux constituent un mécanisme évolutif majeur chez les espèces.

Sans échange de gènes entre les populations, il y aurait de la dérive génétique donc de la perte de biodiversité, pouvant aller jusqu'à des problèmes de consanguinité. La dérive est une perte de la diversité génétique du fait du hasard entre les différentes générations. La migration et les flux de gènes du sud et du nord sont donc indispensables pour enrichir en espèces et en diversité génétique adaptées aux nouvelles conditions de nos forêts. Aujourd’hui, ces flux sont trop restreints pour suivre l’évolution du climat. L’idée des îlots d’avenir est d’amener de la diversité génétique et spécifique des espèces dans les forêts afin d’enrichir les populations autochtones et renforcer les mécanismes d’évolution.

Forêt en mélange (forêt domaniale d'Ecouves dans l'Orne). - ©VIGNE Felix / Imagéo / ONF

Vous avez beaucoup étudié les questions génétiques des chênes. Les échanges de gènes entre les chênes, ce n’est pas nouveau ?

Non ce n’est pas nouveau. La reproduction entre les espèces de chênes est possible car ils font partie d’un même complexe d’espèces. Cela signifie qu’ils peuvent échanger des gènes entre eux. Il s’agit d’un mécanisme évolutif naturel. Des études ont montré qu’il y avait environ 20% d’hybrides chez les chênes sur le territoire français, notamment entre les quatre chênes blancs que l’on trouve chez nous. C’est d’ailleurs en se reproduisant avec le chêne pédonculé, essence pionnière, que le chêne sessile s’est progressivement installé à travers l’Europe. Ce dernier ne serait pas là s’il ne s'hybridait pas. On voit donc que l’hybridation existait bien avant que l’Homme ne gère les forêts et qu’elle est un mécanisme clé de l’évolution des chênes.

Qu’est-ce qui explique que la migration naturelle des espèces soit trop lente ?

Notre territoire est complément fractionné par des villes, des champs, des infrastructures linéaires... Ce qui pose un problème de continuité écologique et participe à la lenteur de la migration des espèces. Cela est aggravé par la forte régression des disperseurs de pollen et de graines. Beaucoup d’entre eux sont classés comme nuisibles ou plus exactement comme espèce susceptible de commettre des dégâts : le renard, le blaireau, les mustélidés (fouine martre, …), les corvidés (geai des chênes, corbeaux, freux, etc). Les populations d’insectes pollinisateurs sont menacées par l’utilisation des pesticides, l’éclairage public, etc. Ainsi, même au sein d’un massif continu, la vitesse du déplacement des arbres est trop lente. Prenons l’exemple du chêne vert : la reconquête des massifs dunaires aquitains n’est que de quelques dizaines de mètres par an. Nous sommes loin des 10, 20, 30 km nécessaires pour que le processus naturel de migration permette aux forêts de s’adapter aux changements climatiques. C’est pourquoi l’homme est obligé d’intervenir.

Chêne pédonculé ou chêne sessile, quelles différences ?

Principales essences de chênes sur le territoire français, ces deux espèces sont très proches physiquement et leur bois a le même usage. Ils se distinguent l’un de l’autre par quelques détails. Le pédonculé porte des feuilles à pétiole court (4 à 8 mm), alors que son cousin en possède des plus longs (13 à 17 mm). Le premier possède des glands allongés, nettement séparés les uns des autres avec de longs pédoncules. Le sessile possède quant à lui des glands beaucoup plus ronds, groupés en amas directement sur la branche. Leur niche écologique est proche, mais diffère en particulier dans leur position dans la dynamique des peuplements.

Quelles espèces de chênes présentent des caractéristiques de tolérance à un climat chaud et sec ?

Parmi les 28 essences de chênes que l’on trouve en Europe, seulement deux ne vivent pas à des températures élevées : le pédonculé et le sessile. Il y a une ressource énorme d’espèces thermophiles qui appartiennent aux deux complexes d’espèces de chênes présents en Europe. Dans le cadre des îlots d’avenir, nous sélectionnons les chênes les plus intéressants en termes de résilience et de qualité de bois. Mais beaucoup de ces espèces sont en forte régression ou dans des situations difficiles. Le chêne de Sicile (Quercus sicula) a par exemple complètement disparu de la nature. Pareil pour le chêne des volcans ou chêne Kasnak (Quercus vulvanica) :  il ne reste que 11 populations en Turquie. Quant au faux chêne-liège, il ne reste que 64 individus en France et 1100 en Italie. C’est toute une ressource qui est vraiment menacée. Il y a urgence à réaliser ces expérimentations.

Peut-on considérer que les îlots d’avenir sont indispensables dans la recherche de résilience des forêts face au changement climatique ?

Oui, ils sont nécessaires car ils constituent une boussole pour l’adaptation des forêts. Nous sommes déjà tellement loin de comprendre comment fonctionnent les écosystèmes forestiers que sans ce type de dispositif, nous n’avancerons pas. Avec les changements climatiques, nous n’avons aucune idée de ce que va être notre avenir. D’abord parce que nous ne pouvons pas prévoir les émissions de gaz carbonique dans l’atmosphère, mais aussi parce que les modèles donnent des résultats assez divergents pour un même niveau d’émission. Dans ce contexte incertain, le forestier est obligé d’avoir une stratégie qui permette d’avoir des écosystèmes de plus en plus résilients et ainsi de maintenir sur le long terme une couverture boisée.

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