Forêts publiques françaises : quel nouveau visage ?

Sécheresses, parasites… La santé des forêts françaises se dégrade et les forestiers savent que certaines essences faisant aujourd’hui pleinement partie de notre paysage résisteront mal à l’accélération du changement climatique. Dans cet article, forestiers et chercheurs de l'ONF tentent de dessiner les forêts de demain.

La préoccupation. C’est le sentiment qui domine face à la situation sanitaire de la forêt française. Que ce soit en raison de saisons trop chaudes ou trop sèches ou de la prolifération d’insectes ravageurs, de nombreux arbres dépérissent sur l’intégralité du territoire métropolitain. Depuis 2018 dans les forêts publiques, plus de 300 000 hectares sont touchés, soit environ 30 fois la superficie de Paris. "A terme, mais cela reste une hypothèse, nous pensons que 500 000 hectares de forêts domaniales pourraient être impactés", avance Brigitte Pilard-Landeau de la direction Forêts et risques naturels de l’Office national des forêts (ONF).

Ces événements sont tous liés, directement ou indirectement, à un phénomène bien plus global : le réchauffement climatique. De plus en plus visibles dans nos forêts, les conséquences de ce dérèglement ont conduit les forestiers et scientifiques de l’ONF à un constat : plus de la moitié de la forêt française verra son faciès modifié d’ici à 50 ans.

Les simulations climatiques montrent que les aires de compatibilité des essences vont se réduire. Autrement dit, les principales essences de la forêt française vont être de moins en moins adaptées à leur zone géographique actuelle. Cette rétractation des zones de compatibilité pourrait être de l'ordre de 60%. Avec des sécheresses plus fréquentes, plus longues et plus intenses, une chose est sûre : le paysage forestier est déjà en plein bouleversement.

©ONF

La forêt au cœur du plan de relance de l’État

Dans son communiqué de presse diffusé le 3 décembre 2020, Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, a annoncé le lancement d’un nouveau dispositif en faveur du renouvellement forestier dans le cadre du Plan de relance. Un appel à manifestation d'intérêt sera ouvert en janvier 2021 à destination des opérateurs économiques de l'amont forestier. Concernant les forêts domaniales, une convention spécifique sera signée dans les prochains jours pour permettre à l'ONF de reconstituer les forêts domaniales dépérissantes, tout en jouant son rôle structurant au service de l'amont forestier et de l'aval.

Plus d'information sur le site du ministère de l'Agriculture et de l'alimentation

L'épicéa en voie de disparition en plaine ?

Pour s’en rendre compte, il suffit parfois de regarder autour de soi : les essences épargnées sont rares. Dans certaines régions notamment, le spectacle est saisissant. "En Grand Est, la totalité des essences principales de production sont concernées par des phénomènes de dépérissement", témoigne Édouard Jacomet, adjoint au directeur territorial Grand-Est à l’ONF. Devant le sapin et le hêtre, l’épicéa est de loin l’essence la plus touchée.

La cause ? Un petit parasite, le scolyte, qui en creusant des galeries sous l'écorce des arbres, finit par couper la circulation de la sève conduisant à la mort prématurée des peuplements. Ce coléoptère s’est répandu dans les pessières (peuplements d’épicéas) jusqu’à atteindre des niveaux épidémiques. Ainsi, si l’épicéa devrait rester présent en altitude, il est fort probable qu’il disparaisse des plaines dans un horizon temporel très rapproché, d’ici un à deux ans.

Dans le Grand-Est, il n’en reste plus qu’un tiers, mais la majorité de ces épicés est déjà attaquée. "Au niveau national, les dégâts de 2020 sont plus graves qu'en 2019 et on s’attend à ce que le pic intervienne en 2021 ou 2022, sauf si les conditions climatiques changent et deviennent défavorables à la prolifération de l’insecte", se désole Aymeric Albert, directeur commercial bois à l’ONF.

Epicéas attaqués par les scolytes en forêt de Tantonville. - ©Manon Génin / ONF

D’autres essences phares des forêts françaises sont aussi victimes du réchauffement climatique et risquent de voir leur surface s’amoindrir sur l’ensemble du pays. "A cause de la sécheresse, de nombreuses essences sont de moins en moins adaptées à leur aire de répartition historique", explique Alexandre Piboule, du département Recherche, développement et innovation de l’ONF. C’est le cas du hêtre, qui présente des signes de dépérissements partiels sur l’ensemble du territoire et même des mortalités après les sécheresses de 2018 et 2019. Des projections montrent que cette essence, pourtant très représentée en France, pourrait fortement régresser à l’horizon 2100.

Autre essence dont la survie inquiète les forestiers : le frêne. Cette essence que l’on rencontre très fréquemment dans l’hexagone est atteinte par la chalarose, maladie provoquée par un champignon introduit accidentellement d’Asie. Il est propagé par le vent, colonise les feuilles et les jeunes rameaux en été et provoque des nécroses en cas de fortes infestations. Le risque de disparition du frêne est réel, sauf si les chercheurs parviennent à terme à trouver, à terme, une solution permettant au frêne de résister à ce pathogène.

La forêt constitue un intérêt de proximité très fort et son évolution suscite des interrogations chargées de beaucoup d’émotion et de passion. Il est très important d’expliquer de quoi les arbres meurent et pourquoi nous sommes contraints de les récolter.

Dominique de Villebonne, adjointe au directeur Forêts et risques naturels à l’ONF.

De son côté, le chêne, roi de nos forêts de plaine, n’est pas épargné par les conditions climatiques. Dans l’Allier, région où cette essence est très bien représentée, quelques conséquences des sécheresses sont déjà visibles. Baisse de la quantité de feuilles, rougissement du houppier, décollement de l’écorce… Si les réactions de cette essence restent discrètes et ne sont pas alarmantes en l’état actuel, les forestiers de l’ONF et les correspondants du département Santé des forêts du ministère de l’Agriculture surveillent de près ces phénomènes. Une enquête a ainsi été réalisée dans 85 massifs de chêne à enjeu. L’objectif : faire un état zéro de la situation sanitaire de ces massifs pour pouvoir suivre leur évolution et d’éventuels dépérissements.

Evolution des taux de volumes de bois identifiés comme sanitairement déclassés (toutes essences confondues)

Après les mortalités, les coupes

Qui dit dépérissements, dit très souvent coupes sanitaires d’arbres pour enrayer l’épidémie, assurer la sécurité du public et éviter la perte de valeur de ces bois. Compte tenu de l’ampleur des dégâts, ces coupes sont massives et, forcément, ne passent pas inaperçues. "Si on ne fait rien, les peuplements pourraient finir par s’écrouler, ce qui serait dramatique dans les zones fréquentées par le public", alerte Brigitte Pilard-Landeau.

Voir des peuplements entiers être décimés, c’est un véritable choc visuel pour les promeneurs parcourant ces massifs. L’ONF et ses partenaires, notamment la Fédération nationale des communes forestières (FNCOFOR), sont mobilisés à la fois pour accompagner le grand public dans cette compréhension mais aussi pour réfléchir à une stratégie d’avenir.

Coupes au coeur du Puy de Chaumont (Puy-de-Dôme). - ©Félix Vigne / Imagéo / ONF

Un nouveau paysage en perspective

Aussi vulnérables soient-elles face au réchauffement climatique, les forêts sont des alliées essentielles pour atténuer cette menace. Pour l’ONF, tout l’enjeu est de conserver une forêt en bonne santé pour lui permettre de remplir pleinement son rôle de puits de carbone et ses autres fonctions écologiques, économiques et sociétales.

Autrement dit, il est urgent de remplacer les essences mourantes par des essences plus résistantes. Encore un nouveau bouleversement à venir dans le paysage ! Celui-ci sera moins flagrant certes, car les arbres ne poussent pas du jour au lendemain. Mais les forestiers peuvent déjà donner des indications sur ce que sera ce paysage de demain et cette forêt mosaïque qu’ils commencent à construire.

La "forêt mosaïque". - ©ONF

Quels arbres trouvera-t-on alors dans le futur "décor" forestier ? Pour orienter leurs décisions dans le choix des essences d’avenir, les forestiers peuvent compter sur des travaux approfondis menés par les chercheurs de l’ONF et de ses partenaires du Réseau mixte technologique (RMT) Aforce. Un classement des essences a été réalisé notamment en fonction de leur capacité à résister aux évolutions du changement climatique. Sans surprise, le hêtre et l’épicéa font partie des essences les moins résistantes, et donc à éviter dans la reconstitution des forêts de demain.

Des essences actuellement en place perdureront, mais seront encouragées de manière ciblée, comme le chêne sessile, le tilleul à petites feuilles, le pin laricio ou le pin sylvestre. En revanche, d’autres sont appelées à se développer : "le Chêne pubescent paraît prometteur", confirme Alexandre Piboule.

Côté résineux, le pin maritime, certains autres pins (pin d’Alep, pin Brutia) et le Cèdre seront investis de façon large. "Ces essences, ont vocation à alimenter la filière bois à long terme. Notre rôle est également d’accompagner cette transition en introduisant des essences de production à croissance rapide, comme le Douglas", précise Aymeric Albert.

ClimEssences : un outil pour agir

La fin d’année 2020 verra le déploiement de l’outil ClimEssences. Cette plateforme web, conçue dans le cadre du réseau mixte technologique AFORCE (Adaptation des forêts au changement climatique), est destinée à l’ensemble des acteurs de la filière forêt-bois concernés par le choix des essences en contexte de climat changeant.

Son objectif ? Comprendre les évolutions du climat à partir des différents scénarios de changement climatique et, à l’échelle d’une région forestière, décrire les exigences climatiques de plus d’une cinquantaine d'essences forestières afin d'explorer celles qui pourraient correspondre aux climats attendus dans une région forestière donnée, en fonction de différents scénarios climatiques. ClimEssences permet ainsi d’évaluer le risque potentiel pour une essence faisant aujourd'hui partie du paysage de se trouver mise en difficulté par l'évolution du climat, ou bien de rechercher quelles essences pourraient potentiellement être adaptées aux différents scénarios climatiques possibles.

Des arbres d'ici et d'ailleurs

Dans sa stratégie développée au service de l’avenir des forêts, l’ONF dispose de plusieurs leviers, pour les situations où les essences en place seraient mises en péril. "La première possibilité est d’utiliser des essences déjà présentes en France, en allant chercher des graines plus au sud, qui proviennent d’arbres déjà accoutumés à un climat plus chaud. La seconde possibilité est d’introduire de nouvelles essences dont l’origine provient d’autres pays, européens ou venant du monde entier", indique Alexandre Piboule.

L’ONF expérimente déjà la migration assistée des essences. Avec le projet Giono par exemple, certains chênes et des hêtres du sud de la France ont été implantés dans des forêts du nord, comme en forêt domaniale de Verdun avec plus de 7 000 arbres plantés.

Préparer la forêt de demain (en forêt domaniale de Bouconne, Haute Garonne). - ©Giada Connestari / Imagéo / ONF

Concernant les essences dites "exotiques", elles sont d’ores et déjà testées dans les forêts publiques sous la forme d'îlots d’avenir, sur des petites parcelles expérimentales de 0,5 à 5 hectares permettant de vérifier leur acclimatation. Il s’agit notamment du chêne faginé du Portugal, du Liquidambar, du Sequoia toujours vert et du Calocèdre venant d’Amérique…

Déployés dans un premier temps dans le Grand Est, via le projet FuturForEst et ses 75 îlots, et en Bourgogne-Franche-Comté, les îlots d’avenir se développent aujourd’hui aux quatre coins de la France en coopération avec les communes forestières et les acteurs des Régions : 16 îlots et 7 essences dans le cadre du projet de coopération METIS en Auvergne-Rhône-Alpes, 100 îlots à venir en région Nouvelle-Aquitaine dans le cadre de la feuille de route NeoTerra, 18 îlots et 13 nouvelles essences en Midi Méditerranée dans le cadre de MedForFutur… D'ici 2022, plusieurs centaines d'îlots d'avenir seront implantés dans l’hexagone .

Pour agir, les forestiers se fondent sur des travaux qui ont évalué les perspectives de survie des espèces en fonction d’un contexte donné. En théorie, elles pourraient s’adapter. En pratique, rien ne permet de l’affirmer. C’est pourquoi l’ONF mise non pas sur une solution unique, mais sur un panel de solutions.

A la mi-octobre, sur les 35 000 hectares de forêts publiques identifiées comme à reconstituer à la suite des dépérissements, plusieurs options de reconstitution sont envisagées. Sur plus du tiers des surfaces recensées, soit les 14 438 hectares représentés par des croix roses sur la carte, le mode de reconstitution n’a pas encore été défini. Entre la régénération naturelle avec travaux, la libre évolution, les plantations… Les forestiers choisiront la solution adaptée au cas par cas, en fonction des spécificités du milieu. - ©Webcarto unités de gestions sinistrées / ONF (16/10/2020)

La restauration de l’équilibre forêt-gibier est une condition sine qua non de la forêt mosaïque

Le mot d’Edouard Jacomet, adjoint au directeur territorial Grand Est à l’ONF :

"Le futur visage de la forêt publique dans le Grand Est va dépendre de trois facteurs : les évolutions climatiques et les facteurs biotiques (influence des êtres vivants sur l’écosystème) sur lesquels nous n’avons pas beaucoup de prise, les actions du forestier pour adapter le renouvellement de la forêt aux nouvelles contraintes du climat, et enfin notre capacité à restaurer l’équilibre forêt-gibier.

Actuellement, les populations de grands ongulés sont en excès dans nos forêts. Leur forte augmentation ces 20-30 dernières années a un impact très important sur le sous-étage forestier mais également sur la quantité, la qualité et la diversité du renouvellement. Sans équilibre forêt-gibier restauré, nous n’aurons pas de forêt mosaïque diversifiée. C’est une condition sine qua non à la mise en œuvre de notre stratégie."