La chasse, un prérequis pour planter les forêts de demain

Avec son plan de relance forestier, l'Etat prévoit de reboiser en deux ans 45 000 hectares de forêts françaises souffrant du réchauffement climatique. Pourtant, sans un équilibre entre forêt et grand gibier, le succès de ces plantations est menacé. Face à cette réalité parfois incomprise du grand public, les forestiers agissent aux côtés de leurs partenaires.

Scolytes, manque d'eau, chenilles processionnaires… La hausse des températures menace les forêts. Planter devient nécessaire pour les sauver. Grâce au plan de relance du ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation, les forestiers publics et privés planteront en deux ans près de 50 millions d'arbres, mieux adaptés au climat futur.

Malheureusement, sans chasse, ces jeunes plants risquent d'être la proie des dents des cerfs, des chevreuils et d'autres sangliers en surabondance dans les forêts. Car, oui ! Ces animaux sauvages sont trop nombreux en France : 39% des forêts domaniales présentent même un déséquilibre forêt-gibier, selon le bilan patrimonial 2020 des forêts de l'Office national des forêts (ONF), contre 34% en 2015. Cela représente près de 663 000 hectares sur 1,7 million que comptent les forêts propriétés de l’Etat.

Ce dossier est devenu national et environnemental. Même des régions jusque-là épargnées, comme l'Occitanie et la Provence-Alpes-Côte d'Azur, ont été rattrapées par le phénomène. Parmi les régions les plus touchées : le Grand Est. La situation s'est également dégradée en Île-de-France et dans les Hauts-de-France. Le littoral landais n'est pas en reste. La Bretagne demeure l’une des régions les moins touchées.

Près de Sarrebourg, une illustration du déséquilibre entre forêts et gibiers...

©ONF
©Frédérique de La Gorce / ONF

Clôturer : une gêne pour les promeneurs, un lourd surcoût pour les forestiers

Face à l’urgence climatique contrée par des plantations, les forestiers de l'ONF doivent très souvent protéger les jeunes arbres en installant des clôtures autour des parcelles ou des protections individuelles. Ce qui constitue une gêne paysagère importante pour les citoyens nombreux à se promener dans les espaces naturels. Chaque plant nécessite par ailleurs l’installation d’un grillage, seule technique capable de protéger efficacement les arbres qui constitueront la forêt de demain. C'est une question de survie pour l'avenir des forêts.

Ces clôtures installées au préalable ne sauraient pourtant être une solution pérenne. En effet, engrillager ou protéger individuellement les plants entraîne un surcoût et produit des déchets. "Le tarif varie selon le type de plantation, de terrain et la région. On peut dire qu’en moyenne la protection augmente de 50 à 60 % le coût de la plantation", estime Hélène Chevalier, chargée de travaux forestiers à la direction des forêts et des risques naturels (DFRN) à l'ONF.

©Linéal / ONF

Dégâts du gibier et protections des plants...

©Nathalie Petrel / ONF

La chasse, seule solution envisageable pour les plantations

A ce jour, la présence de grands prédateurs demeure insuffisante pour réguler les populations de grands ongulés et protéger les plantations qui aideront les forêts contre le changement climatique. La France comptait  580 loups sur son territoire en 2020, selon les derniers relevés de l'Office français de la biodiversité (OFB). Le développement des prédateurs n’est pas une alternative à la chasse mais un complément.

Seule la diminution des populations d’ongulés par la chasse permettra de résorber les situations de déséquilibre sylvo-cynégétique. Cette activité, parfois incomprise du grand public, est un acte de gestion forestière strictement réglementé de deux façons en forêt publique :

  • Le bail de chasse d’une part, qui lie le chasseur et l’ONF par un contrat d’objectifs sylvicoles et d’orientations cynégétiques. Ce bail définit les droits et devoirs de chacun des contractants, notamment les modalités pour atteindre l’équilibre forêt-gibier. Cela passe forcément par le contrôle de la réalisation du minimum des plans de chasse. Le non-respect de ces consignes donne lieu à une verbalisation.
  • La licence de chasse d’autre part, répond elle aussi à des critères très précis. D’une durée d’un jour à un an maximum, elle est beaucoup plus exigeante quant à l’atteinte des minimums de plans de chasse pour le licencié.

En chiffres, la saison 2019-2020 des chasseurs en métropole

Une biodiversité forestière compromise

Les dégâts de gibier ne concernent pas que les plantations, les arbres, les arbustes et la végétation. La biodiversité est également touchée par ce déséquilibre : baisse du nombre d'insectes, d'oiseaux et du cortège floristique associé à la végétation… "Nous avons observé une forte diminution des oiseaux qui dépendent du sous-bois lorsque la présence du cerf dépasse 50 ans", explique Jean-Louis Martin, directeur de recherche au CNRS Montpellier Centre d’écologie fonctionnelle évolutive.

Plus d'explications dans ce rendez-vous technique 41-42 de l'ONF !

©CRPF / Jean De Falandre

Vers la chasse en régie ?

Dans son plan stratégique 2021-2025 qui met la priorité sur la lutte contre les dépérissements forestiers, l'ONF se fixe dans un premier temps pour objectif de réduire de moitié le nombre de forêts domaniales en déséquilibre forêt-gibier. C’est-à-dire, de parvenir à 20% de déséquilibre d'ici 2025. Comment ? En augmentant les niveaux de réalisations des plans de chasse d’une part, mais pas seulement.

L'établissement déploie la chasse dite "en régie". Concrètement, ce sont des forestiers de l'ONF, souvent accompagnés par des chasseurs, qui gèrent directement la régulation. Sur 3000 lots de chasse existant en forêt domaniale, une quinzaine sont déjà gérées ainsi en France. Un chiffre qui devrait s'accroître ces prochaines années en raison de l’exigence accrue d’équilibre sylvo-cynégétique pour l’adaptation des forêts au changement climatique.

Focus : l'importance de l'équilibre forêt-gibier en 3 points

  1. En avril 2020, la Cour des comptes a publié un rapport intitulé "La structuration de la filière forêt-bois, ses performances économiques et environnementales". Ce dernier évoque notamment "qu'il est temps de prendre au sérieux la régulation du grand gibier en forêt. La régénération de la forêt constitue en effet un intérêt général supérieur aux intérêts particuliers, (…) justifiant l’intervention de l’État pour réduire l’excès de grand gibier. La réglementation des plans de chasse, conçue après-guerre pour protéger et développer des populations de grands gibiers, n’est plus adaptée à une situation où ces espèces ne sont plus menacées, mais au contraire menacent la biodiversité."
  2. Dans son rapport "La forêt et la filière bois à la croisée des chemins : l'arbre des possibles" (juillet 2020), Anne-Laure Cattelot, députée du Nord, analyse les prérequis nécessaires pour adapter les espaces naturels au changement climatique. Parmi eux : le retour à l'équilibre forêt-gibier.
  3. En Allemagne, dans le Bayern, le principe législatif de "Wald vor Wild" ("la forêt avant le gibier") souligne la prééminence de la régénération forestière depuis 2005. L'objectif n'y est pas une forêt sans gibier, mais une forêt sans clôtures grâce à un niveau de chasse adapté.

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