©John Bersi / ONF

Le mont Ventoux, une épopée forestière

Il y a 150 ans, débutait sur les flancs du mont Ventoux dans le Vaucluse une campagne de reboisement qui allait changer les paysages du géant de Provence. Cette histoire fascinante se revit aujourd’hui à pied ou à vélo, au fil des sentiers qui parcourent cette montagne saisissante de beauté. Une aventure d’Hommes et d’arbres, à découvrir au milieu de chamois bondissants et de sapins pluri-centenaires…

Provence, dans les vignes du hameau de Sainte-Colombe. Vu d’en bas, le Ventoux est une montagne de douceur, dont les pentes plongent avec délicatesse jusque dans les lavandes du Vaucluse. "Mais ne vous y trompez-pas, prévient-t-on 1430 mètres plus haut, à la station du Mont-Serein. On dit que le Ventoux est une moyenne montagne, mais elle a tout d’une grande." Subitement, un mètre de neige peut en effet lui glacer les flancs, en avril comme en novembre.

En se heurtant à la Méditerranée, les contreforts des Alpes ont fait naître ce "petit" sommet de 1910 mètres, aux courbes douces en apparence seulement, que les coureurs du Tour de France ont rendu légendaire. C’est qu’il faut appuyer sur les pédales, pour arriver, par le col des Tempêtes, au piton blanc de l’Observatoire qui en pique le sommet.

Le Mont Ventoux vu de la commune de Bédoin. - ©John Bersi / ONF

A vélo comme à pied, le Ventoux se mérite, se plait-on à dire ici. Qui veut tenter son ascension, s’équipe donc en conséquence ! En hiver, raquettes obligatoires pour fouler les sentiers balisés autour de la station de ski du Mont-Serein, à laquelle on accède par le village de Malaucène, en suivant la D974. En été, de bonnes chaussures de randonnée sont nécessaires pour partir à l’assaut du géant de Provence.

Avec ses paysages contrastés, le colosse sait ménager ses effets. A ses pieds, la Méditerranée, ses pins maritimes, ses senteurs de thym et de romarin, et même l’Afrique du nord, avec sur son versant sud, la plus grande "cédraie" d’Europe, la forêt communale de Bédoin, plantée de résineux bleutés, les cèdres de l’Atlas. A sa tête, l’Arctique - ou presque : de hauts sapins, des pins à crochet en équilibre sur des pierriers instables où fleurissent des pavots du Groenland…

Le Ventoux, une épopée humaine

Sauvage, le Ventoux ? A qui sait les lire, les forêts domaniales du mont Ventoux, du Ventouret et du Toulourenc racontent surtout une épopée humaine, celle d’un reboisement titanesque, qu'il y a un siècle et demi, change le visage de la montagne. "C’est une histoire aujourd’hui quasi oubliée, mais qui a fait la fierté du Vaucluse, s’enthousiasme Vérane Bréchu, technicienne forestière à l’Office national des forêts (ONF). Ici, nombreux sont ceux qui ont une grand-mère ou un grand-père ayant participé à ces campagnes de reboisement."

Il y 150 ans, les hauteurs du Ventoux, à l’image d’autres sommets comme l’Aigoual dans les Cévennes, étaient en effet dénudées et arides, victimes de siècles de déboisement pour le chauffage ou la construction. A la fonte des neiges, les terrains glissaient. Coulées de boue et de rochers dévalaient les flancs de la montagne, grossissaient les torrents et dévastaient les plaines en contrebas. "A Marseille ou Avignon, on tenait le montagnard pour responsable", reprend Vérane Bréchu, qui en puisant dans les archives des Eaux et Forêts a reconstitué cette aventure forestière.

Il faut en effet remonter à l’aube des années 1860, époque à laquelle l’empereur Napoléon III rend obligatoire, par deux lois successives, la Restauration des Terrains en Montagne ou RTM. De part et d’autre du Ventoux, la commune de Bédoin et l’Etat se coordonnent pour reboiser la montagne dans son entier. Un chantier colossal, auxquels œuvrent sans distinction hommes, femmes, enfants. De petits métiers apparaissent, récolte des glands dans les taillis de chêne, "effarouchage" des oiseaux sur les plantations forestières... Puis la filière se structure, des pépinières sont mises en place, pour chaque année pendant 20 ans, replanter jusqu’à 900 000 jeunes arbres.

Des refuges accrochés à la pente

Il est aujourd’hui aisé de repartir sur les traces des reboiseurs. Au XIXe siècle, les sacs de graines étaient en effet transportés par chemin de fer depuis Carpentras, puis portés à dos de mulet sur les hauteurs du mont. "Depuis le pavillon Roland, au bas de la D974, qui servait autrefois aux ouvriers de la RTM, précise Olivier Delaprison, responsable de l’Unité territoriale du Ventoux à l’ONF, partent désormais plusieurs itinéraires de VTT ou de randonnée dont beaucoup empruntent les chemins muletiers historiques."

Des refuges, à l’image de la cabane du Contrat, non loin du camping du Mont-Serein, parsèment d’ailleurs toujours la forêt domaniale du Toulourenc.

Pour parvenir au sommet du Ventoux, il faut ensuite grimper et encore grimper, à travers cette "jeune forêt", par le sentier du balcon nord. Mais en prenant de l’altitude, l’itinéraire, anciennement GR4©, suit aussi de près un ruban d’arbres cette fois-ci quasi intouché par l’Homme - intouché, car enraciné sur des épaulements caillouteux inaccessibles hormis aux bergers et à leurs troupeaux, seuls à s’aventurer sur ces éboulis… En résulte une très vieille forêt, aux sapins reliques âgés pour certains de plus 400 ans, que les forestiers ont classé en Réserve biologique intégrale (RBI). Sa rocaille, pierre immaculée qui donne l’impression de marcher sur de la neige même en été, tinte sous les pieds comme du cristal brisé : "Ici, on appelle cela une grave," décrit Vérane Bréchu.

Encore quelques efforts pour qu’au sommet, la forêt cède la place aux pierriers d’altitude, et laisse les panoramas s’ouvrir encore davantage. Lorsque le mistral fait la chasse aux nuages, se devinent au loin dans un scintillement les méandres du Rhône, et à l’horizon, l’azur de la Méditerranée.

La grave est une zone où les arbres combattent le rocher : ceux qui résistent arborent un port en drapeau caractéristique, sculpté par les bourrasques. Ce sont ces paysages rudes qui font la marque du Ventoux, ainsi que ces vues époustouflantes sur le massif des Alpes et du Vercors.

Vérane Bréchu, technicienne forestière à l’Office national des forêts

Bienvenue dans le domaine du chamois et du froid

Bienvenue dans le domaine du chamois, zone classée Natura 2000 du Parc naturel régional du mont Ventoux. Le chemin des crêtes y serpente à travers un paysage lunaire, jalonnés de cairns, où le radome du service de l’Aviation civile prend des allures de vaisseau spatial. Les champs de pierre s’étendent à perte de vue, sillonnés par endroits par les drailles des troupeaux. Des milieux sensibles dont les forestiers surveillent l’évolution au moyen d’une gestion très légère.

Leur flore fait le bonheur des sorties naturalistes. Entre pins à crochets et cercles de genévriers poussent en effet des plantes rares, "comme le saxifrage du Spitzberg, rappelle Olivier Delaprison. Le grand naturaliste Jean-Henri Fabre avait été soucieux de les nommer en référence au cercle polaire, pour rappeler les conditions inhospitalières dans lesquelles elles poussaient…" A tel point que les botanistes vont même jusqu’à parler "d’effet Ventoux" pour expliquer la présence de ces plantes et d’arbres "nanifiés" par les conditions climatiques extrêmes !

À la descente par l’est, les pentes du Ventoux se font heureusement moins escarpées ; on croise des prairies d’altitude à l’herbe rase, avant de s’enfoncer dans des combes couvertes de pinèdes et de hêtraies. Dernière forêt reboisée du Ventoux, la forêt domaniale du Ventouret se caractérise par ses ambiances forestières plus intimes, à la lumière tamisée par les feuillages des hêtres. De nombreux cervidés trouvent refuge sous leurs frondaisons, et il n’est pas rare d’y voir un chevreuil filer au détour d’un sentier.

"Après avoir reconstitué la forêt, les forestiers ont aidé à en reconstituer la faune," explique Olivier Delaprison. Du cerf au renard, le sentier d’interprétation du Belvédère, accessible par la RD 164, invite à partir à la découverte de ces animaux qui peuplent aujourd’hui les sous-bois. On apprend à reconnaître leurs traces, leurs silhouettes, au fil d’un parcours qui peut aussi s’effectuer à la nuit tombée : des repères fluorescents guident en effet la visite jusqu’à un observatoire, plate-forme en bois posée sur la forêt.

La combe de la Font-Margot s’y dévoile, avec la montagne de Lure en arrière-plan. "En automne, l’endroit est parfait pour profiter de la saison du brame, sans déranger les cerfs qui se défient et s’affrontent dans les profondeurs de la forêt…" Des places de brame dont le forestier tait jalousement l’emplacement : il faut bien aussi que le mont Ventoux garde quelques secrets…

Informations pratiques

  • Pour accéder à pied au sommet du Ventoux : par le sentier du balcon nord, anciennement GR4©. Départ à la cabane du Contrat, peu après le camping du Mont-Serein.
  • En VTT, circuit n°2 "Le Pavillon Rolland", départ dans le village de Bedoin au niveau du camping municipal.
  • Sentier d’interprétation du Belvédère. Accès par la RD164, en direction de Sault, sur la commune d’Aurel, environ quatre kilomètres après le Chalet Reynard.

Olivier Delaprison, responsable de l'Unité territoriale Ventoux nous décrit le le sentier d'interprétation du Belvédère

©John Bersi / ONF

Le patrimoine à découvrir

Le pavillon Roland, ancien logement pour les ouvriers de la RTM, puis gîte des gardes-forestiers. Accès par la D974 qui monte jusqu’au sommet du mont Ventoux. Après le village de Saint-Estève, le pavillon se trouve au bas de la montée, sur la gauche.

La cabane de la Fontaine du Contrat, ancien logement pour les ouvriers de la RTM. Accès par le sentier du balcon nord, anciennement GR4©, environ 700 mètres après le camping du Mont-Serein.

La forêt en détails

Superficie Toulourenc : 2424 hectares
Superficie Ventouret : 2656 hectares
Superficie Mont Ventoux : 1118 hectares
Superficie Forêt communale de Bedoin : 6290 hectares
Altitude 500 à 1909 mètres

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