Epidémie de scolytes : les forestiers de l'ONF sur le front

Dans les forêts du nord-est de la France, les attaques de scolytes causent d'importants ravages sur les peuplements d'épicéas. Le phénomène progresse aussi désormais vers la région Auvergne-Rhône-Alpes. Pour lutter contre l'expansion de cet insecte ravageur et maintenir la vitalité des forêts, les équipes de l'ONF se mobilisent.

La crise des scolytes en région Grand Est

©ONF

Initialement déclenchée en région Grand Est, l'épidémie de scolytes progresse et s'étend désormais sur la quasi-totalité des forêts d'épicéas de la moitié nord de la France (Bourgogne-Franche-Comté, Hauts-de-France, Normandie). En creusant des galeries sous l'écorce des arbres, ces insectes ravageurs finissent par couper la circulation de la sève conduisant à la mort prématurée des peuplements d'épicéas des forêts de plaine.

En région Grand Est, où une cellule de crise réunissant les professionnels de la filière forêt-bois a été activée, on estime à 400 000 m3 le volume d'épicéas attaqués en 2018 par le coléoptère. Dans les forêts publiques situées aux alentours de Verdun, environ 80 000 à 100 000 m3 de bois sont concernés à ce jour, soit l’équivalent d’une année et demi de récolte. « C’est bien pire que ce qu’on avait imaginé », témoigne René-Marc Pineau, responsable de l’unité territoriale de Verdun. Cette région n'est plus la seule atteinte. Dans le Jura, en Haute Savoie, en Isère, dans l'Ain et le Massif Central également (région Auvergne-Rhône-Alpes), des foyers de scolytes ont été localisés.

 

Les arbres ou parties de houppier attaqués par le scolyte dépérissent et les aiguilles deviennent rouge-brun. - ©Carine Duret / ONF

Une situation préoccupante pour la filière forêt-bois

Cette épidémie, préoccupante pour la santé des forêts et des écosystèmes concernés, inquiète aussi les professionnels de la filière bois. Habituellement valorisés comme bois de charpente et de menuiserie, les épicéas altérés par le scolyte sont en effet déclassés par les scieurs, en raison notamment du développement d’un champignon qui accompagne les scolytes et qui vient bleuir le bois. Fin avril 2019, on estime à 50% le volume d'épicéas scolytés en France, contre un taux habituel moyen d'arbres secs ou malades de 15%. Cet afflux inhabituel de bois dépérissants en France comme en Europe a entraîné une chute des prix lors des ventes de bois de l’automne 2018.

Plan de travail 132

Comment une telle crise a pu voir le jour dans les forêts françaises ?

Les conditions climatiques extrêmes de ces dernières années en France ont engendré de multiples crises sanitaires en forêt. Ces dernières prennent la forme d'une importante prolifération de parasites, insectes et champignons, qui provoquent de sérieux dépérissements dans les peuplements. Ainsi, les effets conjugués du printemps et de l’été 2018, exceptionnellement chauds et secs, ont entraîné une prolifération de scolytes dans les pessières (forêts d'épicéa).

Une mobilisation de la filière à l'aide de technologies innovantes

En coordination avec le ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation, l'ONF, les collectivités locales et les acteurs du monde forestier sont aujourd'hui plus que jamais mobilisés. L'objectif, pour commencer, est d'établir un état des lieux précis des populations de scolytes sur le territoire. Si aucun traitement sanitaire n'existe pour enrayer la crise, il est nécessaire de cibler les actions prioritaires pour évacuer au plus vite les bois malades afin d'interrompre le développement des larves et éviter ainsi toute contamination supplémentaire. Autre enjeu de taille : commercialiser ces bois avant les bois sains afin de ne pas saturer le marché.

En complément des reconnaissances de terrain réalisées par les gestionnaires forestiers, le ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation a engagé plusieurs opérations permettant cet état des lieux. Ce travail, mené en collaboration avec le département de la santé des forêts, l'ONF et les partenaires de la forêt privée (CNPF), comprend notament la réalisation de cartographies utilisant l'imagerie satellite.

Foyers de scolytes dans le Grand Est et en Bourgogne Franche-Comté début 2019. Une cartographie confiée à la société spécialisée Telespazio.

À l'ONF aussi, des méthodes exploitant les images de satellites (satellite européen Sentinel-2, satellite Spot6-7) sont développées pour mieux répondre aux spécificités locales, en apportant notamment des informations aux territoires non couverts par la démarche initiée par le ministère de l'Agriculture. Ces méthodes, fondées sur un système de télédetection, nécessitent l'acquisition de données de référence sur des secteurs dont la situation au sol est connue.

Pour ce faire, l'Office s'appuie sur un large réseau de techniciens de terrain mobilisés pour fournir ces renseignements. Par ailleurs, la richesse du système d'information géographique de l'ONF (technologie ESRI) permettra de guider les diagnostics de terrain, d'optimiser l'exploitation des parcelles ainsi que leur reconstitution future (voir ci-dessous).

Avec l’ensemble des gestionnaires forestiers et en lien avec l’Irstea, un important travail de recensement des foyers de scolytes a été déployé pour développer un système innovant de suivi des peuplements par télédétection. On espère ainsi observer sur plusieurs années et au plus près des réalités l’évolution de cette crise.

Frédéric Delport, responsable du Département de la santé des forêts au ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation

En complément, un outil d'aide aux gestionnaires devrait bientôt voir le jour afin de centraliser l'ensemble des relevés terrains : « Nous avons proposé la mise en place d’un "guichet scolytes" qui est en cours de déploiement, afin de faire remonter de l’information géolocalisée, de la part de propriétaires forestiers, d’experts, de l’Office national des forêts, du Centre national de la propriété forestière, de coopératives, d’exploitants » détaille Édith Mérillon, conseillère pour les affaires forestières auprès du directeur général de l’IGN, pour le site d'actualité Forestopic.

Autre initiative pour affiner la connaissance du phénomène : la mise en place de pièges au printemps 2019 par le département de la santé des forêts pour suivre les envols de scolytes dans les pessières, et mieux coordonner les zones d'intervention prioritaires.

Des coupes nécessaires et exceptionnelles pour gérer la crise

La seule alternative pour limiter l'expansion de cette épidémie étant l'enlèvement rapide des bois, des opérations exceptionnelles de coupes et travaux vont être réalisées, et encadrées par l'ONF dans les forêts publiques. Pour les peuplements les plus impactés, des coupes rases peuvent être envisagées, tout en veillant à la préservation des sols, des vestiges, des sites mémoriels et des espaces naturels.

La gestion courante de l'ONF et l'aspect de la forêt vont connaître de multiples perturbations. - ©Carine Duret / ONF

Ces opérations inédites vont engendrer temporairement des désagréments pour les promeneurs et autres usagers de la forêt, dès lors que certains secteurs de la forêt pourront être interdits au public pour des raisons de sécurité. Par ailleurs, une modification de l'aspect paysager des forêts est à prévoir. Au-delà des coupes exceptionnelles, le dépérissement des épicéas modifie l'aspect de la forêt. En effet, les arbres attaqués par les scolytes sont facilement identifiables par le changement de la couleur de leurs aiguilles, virant du vert au brun, puis par leur disparition totale.

Si les futures conditions climatiques détermineront l'intensité des attaques, les experts sont unanimes quant aux risques de pullulation des scolytes dans les années à venir. En conséquence, tout l'enjeu pour les forestiers est de procéder au remplacement des peuplements d'épicéas par des essences locales et nouvelles capables de s'adapter à la spécificité des milieux et au changement climatique.

Pour assurer la pérennité de la forêt, il sera nécessaire d’envisager le remplacement des épicéas par des peuplements plus mélangés qui auront une plus forte résistance aux maladies, aux parasites et donc au dérèglement climatique.

Damien Galland, directeur agence ONF Verdun

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