Changement climatique et dépérissement : pourquoi il faut agir en forêt

C’est le sujet qui monte. La santé des forêts françaises se dégrade avec le changement climatique. Les équipes de l’Office national des forêts (ONF) agissent au quotidien, malgré l’incertitude et l’ampleur de la tâche. La responsabilité est immense et l’engagement total. Mais alors comment expliquer aux élus, aux partenaires et au grand public les raisons précises de cette action et de cette urgence à agir ? Quelques réponses dans cet article long format.

Durant ces trois derniers siècles, la forêt française s’est fortement étendue. Aujourd'hui, elle couvre un peu moins d’un tiers du territoire. Mais à mesure que les températures et les sécheresses augmentent, sa santé se dégrade. Face à un tel défi, des solutions se dessinent pour renforcer la résistance de ces écosystèmes précieux. Voici un état des lieux des actions mises en œuvre par l’ONF.

Le déroulé ? Depuis 2018, plus de 300 000 hectares de forêts publiques en France ont subi un taux de mortalité inédit. L’équivalent de 30 fois la superficie de Paris. Et le mouvement se poursuit. D'ici 50 ans, la moitié de la forêt française pourrait avoir changé de visage. La liste des conséquences dues à l’accélération du changement climatique s'allonge : dépérissement de peuplements forestiers, parasites et insectes ravageurs, extension des feux de forêt, sécheresses récurrentes…

Contrairement à un phénomène naturel ponctuel, ce n’est pas prêt de s’arrêter. Cela ne touche pas que certaines régions : "Quasiment tous les territoires le sont. Toutes les essences sont concernées, feuillus et résineux. Les premières touchées sont celles qui ont le plus besoin d’eau, comme le hêtre, essence emblématique de nos forêts", constate Olivier Rousset, directeur général adjoint à l’Office national des forêts.

Dépérissement d'un chêne causé par les sécheresses estivales prolongées des ces derniers années, sur une parcelle peuplée de vieux sapins et de chênes en forêt domaniale de Bouconne. - ©ONF / Giada Connestari

En forêt de Tronçais (Allier) qui abrite ces nobles et ancestrales forêts de chênes, 15 à 20 % des arbres meurent à cause du réchauffement climatique, avant même d’avoir atteint la maturité. Dans le Grand-Est, l’Epicéa détient la triste première place des espèces malades, comme le déplore Édouard Jacomet du département gestion durable et multifonctionnelle à l’ONF : "Si l’épicéa devait rester présent en altitude, il est fort probable qu’il disparaisse des plaines à terme". Épicéa, sapin, hêtre, pin sylvestre, frêne… les principales essences de la forêt française vont être de moins en moins adaptées à une partie de leur zone de présence actuelle.

Pourquoi ne pas faire confiance aux seules capacités naturelles de résilience ? Parce que ces mécanismes d’adaptation naturelle sont en moyenne 10 fois trop lents, au regard de la rapidité prévisible d’évolution du climat, même s’il demeure encore des incertitudes sur l’ampleur et la rapidité de ces phénomènes.

Pour les forestiers, la prise de conscience est parfois brutale. Ils ne peuvent plus gérer la forêt comme avant. Leur tâche face à ces évolutions climatiques est immense. La nécessité d’agir reste essentielle pour permettre à la forêt publique de continuer de jouer tous ses rôles, si utiles à la planète et à la société :

  • écologique,
  • économique,
  • protection contre les risques naturels,
  • espace de loisirs et de ressourcement.

Le tout, avec deux mots-clés : adaptation et diversité !

La forêt mosaïque

Pour l’ONF, adapter les forêts à ces changements passe par la généralisation d’un concept de sylviculture : la forêt mosaïque. L’objectif principal est de renforcer la diversification des essences et adapter les modes de sylviculture, comme l’explique Olivier Rousset : "Le mot-clé pour parvenir à la résilience d’une forêt est 'diversité'. Dans le choix des essences, dans les structures de peuplements, dans les modes de gestion pour garantir une interaction plus forte entre zones de production et zones de protection intégrale..."

Cela passe tout d’abord par la régénération naturelle, partout où elle reste possible face au risque climatique futur. En forêt publique, aujourd’hui environ 80% du renouvellement des peuplements se fait à partir des graines issues des arbres en place. Là où les sols peuvent retenir suffisamment l’eau pour que les essences présentes ne basculent pas en "inconfort climatique", les équipes de l’ONF accompagnent cette régénération naturelle.

Mais cela ne suffit plus ! Il est désormais indispensable de diversifier le choix d’essences, notamment par plantation, partout où les espèces en place aujourd’hui risquent d’être en difficulté demain. Dans le cadre du renouvellement prévu des forêts, le forestier doit maintenant faire ses choix en anticipant sur le climat futur (notamment via des outils spécialement développés, comme l’application ClimEssences).

Il s'agit d'un outil internet conçu pour les forestiers et aménageurs des espaces arborés. Il contient des cartes interactives pour visualiser les évolutions du climat futur et ses incidences sur la répartition géographique des essences forestières. Il comprend également les descriptions de 150 espèces forestières.

©Yves Baugin / ONF

Il faut aider la forêt à s’adapter et se défendre. Nous avons du recul sur certaines forêts depuis une dizaine d’années et on voit bien qu’elle ne s’en sort pas toute seule quand on la laisse se reproduire à l’identique. Continuer à faire de la régénération naturelle sur une parcelle de hêtres comme on le faisait jusqu’ici, c’est se raconter des histoires et s’exonérer de notre responsabilité.

Olivier Rousset, directeur général adjoint à l'ONF.

En France, dans l’ensemble des forêts publiques et privées, plus 50 millions d'arbres seront plantés de cette manière en deux campagnes de plantation, avec l’aide du volet forestier du plan France relance initié par l’État fin 2020. "Nous revenons à la vocation ancienne des forestiers publics : intervenir davantage, quand c’est nécessaire, en s’appuyant sur les processus naturels et, si nécessaire, avoir recours à la plantation", indique Olivier Rousset. Une vocation qui, depuis des décennies, permet la préservation et l’extension des forêts françaises (reboisement de massifs montagneux, forêts dunaires…).

Ces missions, qui font partie de l’ADN de l’ONF, s’inscrivent ainsi pleinement dans la stratégie d’Adaptation des Forêts au Changement Climatique (AFCC) lancée ces dernières années. Pour Xavier Bartet, directeur adjoint du département recherche, développement et innovation (RDI) de l’ONF : "Il faut maintenant envisager une gestion différente dans un contexte ‘incertain’. La tâche peut sembler vertigineuse parce qu’il nous faut véritablement repenser notre gestion forestière, afin de la décliner sous cet angle du changement climatique". Dans cette période pleine d’incertitudes, ce dispositif représente donc une véritable feuille de route destinée à guider et adapter au mieux les actions des forestiers.

Une diversité nécessaire et salutaire

Il faut donc planter. Mais quoi ? "En favorisant des mélanges feuillus / résineux dans les parcelles, nous espérons ainsi améliorer la résilience du peuplement", poursuit Xavier Bartet. Autre critère : conserver au maximum l’essence en place, à une différence près : son origine.

"Remplacer un chêne sessile par un autre chêne, cela change la physionomie de la forêt car ce n’est pas la même espèce. Mais au niveau du cortège floristique et faunistique, c’est moins bouleversant que d’introduire une espèce très éloignée botaniquement", note Brigitte Musch, responsable du conservatoire génétique des arbres forestiers à l’ONF. C’est ce que l’on appelle la migration assistée des essences.

Lancé en 2001, le projet Giono est un projet-phare de cette migration assistée. Plus de 7 000 chênes et hêtres du sud de la France ont ainsi été implantés dans quelques forêts du Grand-Est. L'objectif est d’évaluer si ces arbres méridionaux résistants se seront suffisamment reproduits avec les arbres naturellement présents, et s'ils pourront faire face à la hausse des températures. Réponse dans... 70 ans ! L'adaptation au changement climatique, ce sont aussi des expérimentations et du suivi sur du temps long.

Plantation dans le cadre du projet Giono dans la serre de la pépinière Guéméné-Penfao. - ©ONF / Annabelle Rogerie

Des essences nouvelles pour la forêt de demain

Autre expérimentation : les "îlots d’avenir". Ces dispositifs expérimentaux sont constitués d'une seule essence implantée sur de toutes petites parcelles de 0,5 à 2 hectares. Dans ces parcelles-tests, les forestiers, accompagnés des scientifiques, peuvent introduire une essence déjà présente dans le sud de la France, ou venue d’autres pays (sapin d’Espagne, calocèdre, séquoia toujours vert, chêne faginé du Portugal...).

Ces zones font l’objet d’une surveillance continue : "La question de la surveillance du caractère envahissant des espèces est intégrée dans notre démarche et les îlots font l’objet d’un suivi intensif. L’origine du plant, le lieu de plantation, son évolution… tout est référencé et aucune essence, dont le caractère invasif était connu, n’a évidemment été sélectionnée", précise Xavier Bartet.

En 2022, plus d’une centaine d'îlots d'avenir auront été implantés en France en forêt publique. Ils constituent non pas une action opérationnelle de renouvellement, mais plutôt une forme d’investigation scientifique destinée à mobiliser des connaissances fiables à horizon de 20 ou 30 ans sur ce qui sera ou non possible et souhaitable de faire en matière de renouvellement. Ils éclaireront donc utilement les décisions à prendre dans l’avenir, d’où le nom donné à ces îlots. Dans 20 ans, ils ne représenteront pas plus de 0,5% de la surface des forêts domaniales.

L'enjeu des îlots d'avenir : planter une diversité d'essences capables de résilience face au changement climatique. - ©ONF / Yves Baugin

Vers un équilibre forêt-gibier

Une réalité s’impose toutefois : on aura beau introduire de jeunes arbres, s’ils sont mangés dans la foulée par les grands ongulés (cerfs, chevreuils, sangliers), c’est peine perdue. C’est un fait, le grand gibier raffole des jeunes pousses. En 2019, près de 40% des forêts domaniales étaient en déséquilibre forêt-ongulés.

Ce que confirme Ludovic Lanzillo, expert chasse à l’ONF : "Si les ongulés ont toute leur place dans l’écosystème forestier, leur surpopulation représente une menace sérieuse. Les dégâts causés s’apparentent quasiment à une déforestation. Les jeunes peuplements sont dévorés avant d’avoir pu se développer. Dans beaucoup de situations, nous n’arrivons plus à garantir la régénération des forêts".

Ces jeunes arbres sont régulièrement clôturés pour être protégés... mais ce n'est pas assez ! En l’absence suffisante de grands prédateurs (loup, lynx, ours, qui faisaient autrefois office de régulateurs), c’est le chasseur qui devient le principal régulateur. Ce dernier applique dans les forêts domaniales différents modes de chasse (battue, approche...) avec des plans de chasse augmentés. Il s'agit du document qui indique les quotas d'animaux qui peuvent être prélevés sur un territoire donné. Cet équilibre est primordial. Sans lui, pas de forêt durablement en bon état.

Les sangliers et les cerfs ont grignoté l’écorce des douglas, malgré les systèmes de protection mis en place. - ©ONF

A quoi ressemblera la forêt publique de demain ?

Difficile de répondre à cette question, tant l’évolution du climat est hypothétique. Pour Erwin Ulrich, pilote de la stratégie d’adaptation des forêts au changement climatique, une chose est sûre : "Ce qui nous anime, c’est de laisser aux générations futures une belle forêt pour qu’elles aient la chance d’en profiter. Cette ambition nécessite des approches variées qui ne se limitent pas aux seuls choix d’essences d’arbres à planter. D’autres champs d’action comme la protection des sols, de l’eau, la préservation des espèces, l’équilibre forêt-gibier, la gestion des risques naturels, sont essentiels pour contribuer à la résilience des forêts".

Pour les forestiers, c’est une ligne directrice et une préoccupation quotidienne. Leur métier évolue, ils doivent désormais penser à court et à long terme, adopter de nouvelles façons de procéder, utiliser de nouveaux outils sylvo-climatiques (ClimEssences, Zoom 50, For-Eval…) partagés avec l’ensemble de la communauté forestière et scientifique. Ils travaillent dans un avenir climatique incertain et doivent être capables de s’adapter en permanence à la multitude des enjeux comme :

  • la diminution du régime des pluies,
  • les attaques d’insectes ou de champignons,
  • les autres aléas (tempêtes incendies…).

Le défi est énorme et ils le relèvent chaque jour, petit à petit, avec leurs observations, leurs retours d’expériences, leurs connaissances et leur savoir-faire. Si le doute fait aujourd’hui partie du quotidien forestier, pour Olivier Rousset, il ne faut pas avoir peur d’anticiper : "Malgré les incertitudes sur les choix à opérer, le pire serait de ne rien faire".  Adaptation, gestion durable, forêt mosaïque, expérimentations rigoureuses, diversité : voici les maîtres-mots des actions de l’ONF face au défi climatique.

Protéger l'écosystème forestier

Si la résilience des massifs s’effectue à plusieurs niveaux (diversité, équilibre forêt-gibier…), elle doit avoir lieu dans un écosystème de qualité, avec une biodiversité riche et des sols préservés.

La préservation des sols (grands réservoirs de carbone) se fait par l’utilisation d’outils numériques permettant d’établir des diagnostics de sensibilité (zone humide, type de sol…) ou à l’occasion des travaux forestiers (délimitation de zones de passage, diminution de la pression des machines, traction animale…).

Pour conserver une biodiversité riche, il faut agir à plusieurs niveaux :

  • au sein d’espaces gérés en production dans le cadre d’une gestion forestière courante, ou dans le cadre d’espaces dotés de statut de protection, comme dans les zones Natura 2000 qui couvrent 30% de la surface des forêts publiques
  • mais aussi dans des forêts gérées sans aucun enjeu de production, voire laissées en libre évolution comme dans les réserves biologiques intégrales créées par l’ONF. En 2021, on comptait 257 réserves biologiques dans les forêts publiques françaises, couvrant plus de 54 000 hectares dans les forêts de métropole et plus 86 000 hectares dans les départements d'Outre-mer. Un chiffre qui ne cesse d’augmenter dans le cadre notamment de la stratégie nationale des aires sous protection forte.

Pour en savoir plus :