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Festival sous les étoiles, entre les arbres : l’expérience Branche & Ciné

Depuis 2018, le festival Branche & Ciné de l’ONF transforme les forêts d’Île-de-France, de Normandie et des Hauts-de-France en d’immenses salles obscures à ciel ouvert. Derrière ce rendez-vous unique, où la forêt devient décor, personnage ou symbole, se cache Guillaume Benaily, archéologue forestier passionné de cinéma. Rencontre avec l’homme qui fait dialoguer les arbres et le septième art.
Rencontre avec l’organisateur du festival Branche et Ciné, Guillaume Benaily : « La forêt est la colonne vertébrale du festival »

Branche & Ciné, c’est quoi ?

Depuis 2018, l’Office national des forêts invite à vivre une expérience cinématographique singulière. Des projections gratuites s’installent pendant 3 semaines au cœur des forêts franciliennes, normandes et des Hauts-de-France, sous les feuillages et les étoiles. Le principe est simple : un écran, des transats, des films où la forêt est souvent personnage, décor ou symbole, et tout autour, la magie du lieu. À la tombée de la nuit, le cinéma prend racine au cœur de milieux naturels d’exception. 

Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer Branche & Ciné ?

Guillaume Benaily : Tout a commencé en 2007, lors d’une exposition au musée d’Orsay consacrée à la forêt de Fontainebleau. Une grande salle était dédiée aux premiers films tournés en forêt de Fontainebleau au début du XXe siècle. J’ai réalisé à quel point la forêt pouvait être un élément essentiel dans le cinéma et notamment la forêt de Fontainebleau, qui se prête à l’évocation des paysages les plus variés, historique, exotique ou fantastique. En effet, la forêt de Fontainebleau peut se parer de nombreux costumes. Au cinéma, la forêt de Fontainebleau a tantôt été forêt royale, savane, pampa, forêt antédiluvienne, Judée ou forêt suisse.

Cette découverte m’a donné envie d’approfondir la question de la représentation de la forêt dans le cinéma. Avec un collègue également archéologue à l’ONF, passionné de drive-in, nous avons eu l’idée de partager notre passion par la mise en place de projections de cinéma au cœur des forêts domaniales gérées par l’ONF. Cette idée mettra 10 ans pour se concrétiser.

Et aujourd’hui, comment se construit le festival ?

G. B. : Le festival est coordonné par la direction territoriale Seine-Nord de l’ONF. Il se déploie désormais sur deux régions : l’Île-de-France et les Hauts-de-France. Chaque édition est portée avec enthousiasme par les équipes locales, en collaboration avec les collectivités territoriales : région, métropole, département, communauté de communes ou d’agglomération, communes, et avec la participation de partenaires culturels. C’est un véritable travail collectif.

Le projet repose principalement sur le soutien des collectivités territoriales et sur l’implication déterminante des forestiers et du personnel des agences territoriales de l’ONF. Sans eux, rien ne serait possible : ils sont au cœur de l’organisation du festival. Et dans cette belle dynamique, c’est un immense honneur pour nous d’avoir Juliette Binoche comme marraine du festival depuis la première édition en 2018.

Comment choisissez-vous les films projetés ? Y a-t-il des critères précis ?

G. B. : Le tout premier critère, c’est le lien à la forêt. La forêt est la colonne vertébrale du festival. Tous les films programmés doivent en parler, la montrer ou en faire écho. Et on ne se limite pas à des films récents : on programme des films classiques, des œuvres du patrimoine. On peut projeter des films frissons, de science-fiction, d’horreur, des films d’animation, des films historiques. On explore tous les genres cinématographiques, à condition qu’ils soient accessibles au grand public... donc pas de films interdits aux moins de 18 ans. 

Et quel est type de public le festival Branche & Ciné ?

G. B. : Un public majoritairement familial, de 10 à 99 ans. Nous avons des curieux qui ont peu l’habitude d’aller au cinéma qui viennent pour l’expérience cinématographique et sylvestre proposée mais nous avons également des cinéphiles ou des habitués de la forêt. Une fois, on a projeté Le Projet Blair Witch en forêt de Mormal dans le Nord. Certaines personnes ont fait plus de 100 km pour venir assister à la projection à 22 h 30. Certains venaient même de Belgique ou de Paris, juste pour voir ce film culte en pleine forêt. On avait négocié les droits avec les Américains, c’était la première projection en plein air de ce film en France.

Sur nos projections, nous atteignons parfois plus de 500 spectateurs pour les films récents et à grand spectacle comme Les Trois Mousquetaires, Milady que nous avons projeté en forêt de Retz dans l’Aisne en 2023 tout juste deux mois après sa sortie en salle. Notre moyenne par séance est de plus de 250 personnes. Notre but n’est pas d’accroître la fréquentation car les sites d’accueil en forêt n’ont pas une capacité illimitée. De plus, nous faisons attention à la préservation de lieux en limitant le nombre de spectateurs.

Parmi les films de cette année, avez-vous un coup de cœur ?

G. B. : Je dirais Le mal n’existe pas, projeté en forêt de Fontainebleau le 4 juillet. C’est un film contemplatif du réalisateur japonais Ryusuke Hamaguchi, récompensé à la Mostra de Venise en 2023. Il a été tourné dans un parc naturel près de Nagano. C’est un film sensible, assez lent, qui aborde des questions sur le rapport entre l’homme et la nature. 

Avez-vous un film que vous rêveriez de projeter ?

G. B. : Je dirais Vertigo d’Alfred Hitchcock. Il y a une scène magnifique dans une forêt de séquoias, en Californie, qui parle du temps, de la mémoire, de l’histoire américaine… Tout ça dans les anneaux de croissance d’un arbre. Mais j’aimerais projeter seulement cette scène de trois minutes, donc difficile à programmer telle quelle. Sinon j’adorerais projeter Avatar, pour son message écologique bien sûr. Et évidement je souhaiterais projeter un film culte de science-fiction peu connu du grand public et considéré comme un des premiers films écolo américains : Silent Running réalisé en 1972. Un film kitch, psychédélique et cosmique autour d’un cargo spatial qui préserve dans d’immenses serres les derniers spécimens d’arbres et de flores issus d’une terre complétement dévastée. 

Et côté coulisses, avez-vous vécu des moments un peu insolites pendant une projection ?

G. B. : Oui, plusieurs ! Ce qu’il faut comprendre, c’est que Branche & Ciné, ce n’est pas juste du cinéma en plein air, c’est une expérience immersive, sylvestre. Lorsque la projection débute, des centaines d’insectes en tout genre dansent dans le faisceau lumineux du projecteur, ce qui fait sortir les chauves-souris ! On assiste alors à un ballet naturel : elles viennent se nourrir en plein milieu de la projection. En dix minutes, elles ont fait le ménage et paradent autour de l’écran, au-dessus des têtes des spectateurs.

Et parfois, mais c’est très rare, on entend les sons d'autres visiteurs de la forêt : un sanglier ou un chevreuil, curieux et probablement cinéphile… Il est déjà arrivé que les spectateurs confondent les bruits du film avec ceux de la forêt. Certains ont vu des yeux briller dans la nuit : ceux de biches observant le spectacle.

Branche & Ciné, c’est du cinéma… mais c’est aussi un spectacle vivant !