Dans les coulisses des enquêtes incendie : l'expertise des forestiers de l'ONF

Après un incendie de forêt, comprendre comment et pourquoi le feu s'est déclaré est une étape essentielle. La Recherche des causes et circonstances des incendies (RCCI) constitue un volet crucial de la Défense des forêts contre l’incendie (DFCI). En permettant d’identifier l’origine des départs de feu, elle contribue à la fois aux enquêtes judiciaires et oriente les politiques de prévention.

Des équipes d'experts pluridisciplinaires

Afin de fiabiliser la connaissance des causes, des équipes spécialisées, les cellules RCCI, ont été créées dans les départements méditerranéens particulièrement exposés aux feux de forêt, et sont aujourd'hui déployées dans un nombre croissant de départements.

Le principe d’une cellule RCCI est de réunir trois compétences complémentaires :

  • un représentant des forces de sécurité intérieure ;
  • un sapeur-pompier spécialisé ;
  • un forestier, le plus souvent de l'ONF.

Une fois l'incendie maîtrisé, ces spécialistes interviennent rapidement sur le terrain selon un protocole d'investigation rigoureux afin d'identifier le point de départ du feu et les circonstances ayant conduit à son déclenchement.

Les cellules RCCI rassemblent avant tout des spécialistes des comportements du feu. Chaque corps de métier apporte ses propres compétences, sa propre lumière sur les circonstances.

Marion Toutchkov, spécialiste Défense des forêts contre les incendies (DFCI) à l’ONF

Le savoir-faire des forestiers

Au sein des cellules RCCI, les forestiers apportent leur connaissance approfondie de la forêt et du comportement de la végétation face au feu. Habitués à observer les milieux naturels au quotidien, ils savent interpréter les réactions des arbres, des arbustes et des sols après le passage des flammes. Leur expertise repose notamment sur :

  1. Une solide connaissance de la biologie des espèces forestières et de leur réaction à l’incendie
    Les forestiers savent, par exemple, comment se comporte le vent en forêt, comment les bois morts se déshydratent, comment la foudre marque les arbres ou encore, comment se produit le phénomène de pétrification des feuillages non brûlés (il se figent dans le sens du vent, ce qui leur permet de mieux l’analyser pour reconstituer la propagation du feu).
  2. La connaissance du terrain et des activités en forêt
    Travaux forestiers, fréquentation du public, usages locaux, historique des incidents... sont autant d'éléments qui permettent aux forestiers d'éclairer les circonstances d'un départ de feu.
  3. Leur lien étroit avec les dispositifs de surveillance et les patrouilles DFCI
    Cette proximité permet aux forestiers de recueillir des informations auprès des patrouilleurs de l'ONF arrivés les premiers sur le site. Ces témoignages, associés aux indices observés sur le terrain, sont précieux et contribuent à reconstituer avec précision le scénario du départ de feu.

Retrouver le point de départ du feu : une enquête de terrain

Pour remonter à l'origine de l'incendie, les enquêteurs cherchent à rétablir l’historique du développement  du feu. Pour cela, ils recueillent plusieurs types d’informations :

  • conditions météorologiques ;
  • carte des surfaces incendiées ;
  • photographies ;
  • vidéos réalisées par des drones ou par des avions ;
  • témoignages des premiers moyens de secours.

Surtout, ils recueillent des preuves sur le terrain grâce à la méthode des preuves physiques. Cette méthode se fonde sur l’analyse des marques dissymétriques laissées par le feu quand il passe. En fonction du sens de propagation de l’incendie les marques seront différentes. 

Chaque détail compte

Une pierre noircie d'un seul côté peut indiquer le sens de déplacement des flammes. Un arbre partiellement brûlé peut révéler une phase précoce de l'incendie. La couleur des cendres, l'état de la végétation ou encore la disposition des éléments au sol fournissent également des indices précieux.

Un arbre noirci à 2 mètres d’un côté et 5 mètres de l’autre permet par exemple de retracer le sens de propagation du feu. On en déduit que les flammes sont venues contre le tronc, se sont enroulées autour de lui et sont ressorties à l’abri du vent avant de remonter le long de l’arbre.

Alain Monavon, responsable du pôle Défense des forêts contre les incendies de l’ONF des Alpes-Maritimes et du Var

Progressivement, la zone d'éclosion est quadrillée à l'aide d'un système de repérage visuel : les enquêteurs réduisent leur zone de recherche jusqu'au point d'embrasement initial.

"C’est la masse des drapeaux qui va, petit à petit, nous amener vers l’aire de départ, et peut-être même vers le point de départ de l‘incendie", précise Marion Toutchkov.

Déterminer la cause du départ de feu

Une fois le point d'origine identifié, les enquêteurs cherchent à comprendre ce qui a provoqué l'incendie.

L'enquête repose souvent sur un raisonnement par élimination. Les experts examinent notamment la présence d'activités humaines à proximité : ligne électrique, chantier forestier ou agricole, traces de circulation, déchets…
L'objectif est de déterminer avec la plus grande précision possible la cause du départ de feu, qu'elle soit accidentelle, liée à une négligence ou volontaire.

Chaque élément est photographié, géolocalisé et documenté. Les indices recueillis peuvent être mis sous scellés et transmis à des laboratoires spécialisés.

Mieux connaître les incendies pour mieux les prévenir

Les informations collectées sur le terrain alimentent la Base de données sur les incendies de forêt en France (BDIFF). Grâce aux investigations menées après les feux, l'origine de 60 à 70 % des incendies est aujourd'hui identifiée. Cette connaissance des causes de départ de feu permet d'orienter les actions de prévention et constitue un levier essentiel pour réduire le nombre d'incendies.

Le meilleur moyen d’éviter les incendies catastrophes, c’est d’éviter qu’ils éclosent. Pour agir efficacement en ce sens, il faut savoir par quoi sont causées les éclosions de feu.

Marion Toutchkov, spécialiste Défense des forêts contre les incendies (DFCI) à l’ONF