En Chartreuse, l’ONF s'intéresse aux interactions entre les ongulés et les écosystèmes forestiers
Une régénération forestière sous pression
Avec ses 8 500 hectares, dont environ 6 200 hectares boisés, la forêt domaniale de Grande Chartreuse est la plus vaste forêt domaniale des Alpes. À dominante de sapin, elle est gérée depuis longtemps en futaie irrégulière, un mode de gestion qui repose notamment sur le renouvellement continu des peuplements et la coexistence d’arbres à différents stades de développement.
Mais depuis plusieurs années, les forestiers constatent une pression croissante des ongulés sur la végétation. Les suivis réalisés en Chartreuse montrent notamment un abroutissement important des jeunes pousses : plus de la moitié des hêtres, érables et sapins relevés sur les placettes présentent des dégâts. Certaines essences parviennent ainsi difficilement à dépasser le stade du semis.
Cette situation pose un problème de renouvellement et de diversification de la forêt. Malgré la pression observée, le hêtre parvient globalement à se développer, tandis que le sapin, l’érable ou encore le tilleul rencontrent davantage de difficultés. Or certaines de ces essences présentent aussi un intérêt pour accompagner l’adaptation de la forêt au changement climatique.
Aujourd’hui, nous n’arrivons plus à obtenir une régénération suffisamment diversifiée pour assurer la durabilité de notre gestion forestière.
Les indicateurs suivis montrent surtout que la situation ne s’améliore pas. C’est ce constat qui a conduit l’ONF à renforcer son action pour diminuer la pression des cervidés sur les peuplements.
Renforcer la chasse pour retrouver un équilibre
À partir de la saison 2025-2026, l’ONF a augmenté fortement le plan de chasse du Cerf élaphe en forêt domaniale de Grande Chartreuse, dans le cadre de l’accord national conclu avec la Fédération nationale des chasseurs pour les forêts où un déséquilibre entre ongulés et renouvellement forestier est avéré.
Deux lots représentant un peu plus de 500 hectares, situés dans les secteurs de Valombré et Tenaison et auparavant loués à des particuliers, ont également été repris directement en gestion par l’ONF pour le cerf et le chevreuil.
Ce que nous recherchons, c’est une densité d’animaux qui permette à la forêt de se régénérer sans protection. Une fois que nous aurons atteint ce niveau, nous essaierons de maintenir la population à cet équilibre.
Le choix de la traque-affût, pour les chasses organisées par l’ONF
Sur les deux lots repris en gestion, l’ONF a choisi la technique de la traque-affût, un mode de chasse qui permet d'augmenter la sécurité tout en améliorant l'efficacité des prélèvements d'ongulés. Le principe : des chasseurs sont positionnés sur des postes fixes, principalement des miradors installés à proximité des passages régulièrement empruntés par les animaux. Des traqueurs parcourent ensuite le secteur afin de mettre les animaux en mouvement ; certains interviennent avec des chiens.
Les chasseurs sont positionnés à l’intérieur de l’enceinte de chasse plutôt qu’en périphérie. Les animaux se déplacent ainsi plus calmement, ce qui facilite des tirs plus maîtrisés.
L’organisation mobilise fortement les équipes de l’ONF : préparation et entretien des postes, définition des secteurs, signalisation, briefing de sécurité, placement des chasseurs, organisation de la traque ou encore suivi des animaux prélevés. Certaines journées réunissent entre 40 et 60 personnes, avec plusieurs agents de l’ONF mobilisés notamment comme responsables de battue, chefs de ligne ou responsables de traque.
La première saison a permis de réaliser la quasi-totalité du plan de chasse prévu. Les données enregistrées pendant chaque journée, animaux observés, tirs réalisés, horaires et conditions d’arrivée des animaux, servent désormais à ajuster le dispositif. Certains miradors ont ainsi été déplacés ou réaménagés pendant l’intersaison afin d’améliorer leur efficacité.
Les résultats observés sur le secteur de la Ranchée donnent déjà quelques indications encourageantes : après une augmentation du plan de chasse en 2023, de jeunes sapins et érables non consommés ont de nouveau été observés en 2025. Quelques années auparavant, les semis observés sur ce secteur subissaient une forte pression d’abroutissement. Ce précédent reste néanmoins local et ne permet pas, à lui seul, de présager des résultats du nouveau dispositif.
Mesurer les effets au-delà des jeunes arbres
L’originalité de l’expérimentation menée en Grande Chartreuse réside aussi dans son volet scientifique.
Jusqu’à présent, le suivi de l’équilibre forêt-ongulés reposait notamment sur des indicateurs de changement écologique, qui permettent de relever la présence et l’abroutissement des espèces ligneuses (qui fabriquent du bois) et semi-ligneuses. Ces indicateurs ne permettent néanmoins pas de décrire les conséquences possibles sur le fonctionnement global de l’écosystème.
En Chartreuse, 500 placettes sont ainsi suivies dans les forêts publiques et privées.
C’est pour aller plus loin qu’une ingénieure stagiaire a travaillé pendant six mois sur les connaissances scientifiques disponibles et sur la conception de nouveaux protocoles de suivi. L’objectif est désormais d’observer sur le temps long les interactions entre les ongulés et différents compartiments des écosystèmes forestiers.
L'expérimentation mise en place est soutenue par le ministère de la Transition écologique dans le cadre de la MIG (mission d'intérêt général) Biodiversité et Paysage.
Végétation, gélinotte, passereaux : un suivi sur plusieurs années
À partir de 2027, le suivi de la végétation doit être renforcé grâce au protocole Aldous, méthode de suivi écologique utilisée pour évaluer l'intensité de l'abroutissement et analyser l'équilibre entre les ongulés et les écosystèmes forestiers. Sur des placettes de 40 m², les équipes relèveront les espèces ligneuses et semi-ligneuses présentes, leur recouvrement et leur niveau d’abroutissement. Ce protocole doit apporter une information plus fine que les indicateurs utilisés jusqu’ici et permettre d’observer spatialement puis dans le temps l’évolution de la végétation.
Des journées de mesures communes avec les partenaires du comité technique créé dans le cadre de Forêt d'Exception® Grande Chartreuse (associations environnementales, DDT et Fédération de chasse de l'Isère) seront organisées afin de partager le constat et les résultats de ce suivi écologique.
Le projet ne s’arrêtera pas aux plantes. Des enregistreurs acoustiques sont déjà utilisés pour suivre la Gélinotte des bois : les sons enregistrés en forêt peuvent être analysés afin de détecter ses cris et ses chants. Des points d’écoute réalisés par des spécialistes du réseau avifaune de l’ONF doivent également permettre de suivre différentes communautés d’oiseaux, notamment les passereaux forestiers.
L’enjeu est notamment de déterminer si une évolution des strates arbustive et herbacée peut, à terme, se répercuter sur les espèces qui les utilisent pour se nourrir ou se reproduire. Le dispositif doit être suivi sur une surface beaucoup plus large que les seuls lots de chasse, de l’ordre de 3 000 hectares, afin de travailler à une échelle cohérente avec les déplacements des cervidés.
Il faudra être patient : les premiers changements significatifs sur la végétation pourraient commencer à apparaître dans trois à cinq ans. Pour observer d’éventuels effets sur les passereaux, une dizaine d’années de recul pourrait être nécessaire.
L’objectif est de factualiser et de chiffrer toutes ces informations pour déterminer ce qui fonctionne ou non dans les actions de régulation mises en place, et dans quelles conditions.
L’expérimentation doit ainsi permettre de dépasser la seule question du nombre d’animaux prélevés pour observer, sur le long terme, les interactions entre les ongulés et les écosystèmes forestiers.