« Transmettre pour ne pas oublier » : le récit d’Amar Guebli, agent de l’ONF et fils de harki

Agent de l’Office national des forêts depuis 25 ans, spécialisé dans la Défense des forêts contre les incendies (DFCI), Amar Guebli porte une histoire familiale marquée par l’exil des harkis et la vie dans les hameaux de forestage. Entre transmission de mémoire et engagement sur le terrain, il revient sur son histoire et sur le rôle essentiel qu’il joue aujourd’hui dans la protection des forêts des Alpes-de-Haute-Provence.
Entretien avec Amar Guebli, agent de l'ONF dans les Alpes-de-Haute-Provence

Pouvez-vous vous présenter ?

Amar Guebli : Je suis agent de l’Office national des forêts depuis 25 ans. Je suis fils de Harki et j’ai intégré l’ONF grâce à une sélection d’emplois réservés aux enfants de Harkis.

Quelles sont vos missions au sein de l’ONF ?

A. G. : Mes missions sont variées : la défense des forêts contre les incendies, l’entretien des équipements comme les pistes et les citernes. Depuis deux ans, je travaille aussi sur la signalétique. En été, ma mission principale est celle de patrouilleur forestier, j’interviens sur les feux naissants.

Pouvez-vous nous parler du Hameau de forestage où nous nous trouvons ici à Ongles ?

A. G. : Ce hameau de forestage fait partie de l’histoire singulière des harkis. En 1962, il a accueilli 25 familles en provenance d’Algérie dont 51 enfants. Aujourd’hui, il reste les derniers vestiges du hameau. Des travaux vont être réalisés pour créer un sentier de réhabilitation et raconter cette mémoire meurtrie.

Avant d’évoquer vos parents, que représente ce lieu pour vous ?

A. G. : Un lieu unique, synonyme de fraternité. Ce hameau a existé grâce à des hommes courageux, notamment un officier français, monsieur Durand, qui a désobéi aux ordres pour sauver ses frères d’armes. Sans ces hommes et leurs épouses, ces familles n’auraient pas survécu.

Et vos parents, quel a été leur parcours ?

A. G. : Mes parents sont arrivés un peu plus tard, après l’indépendance. Mon père pensait pouvoir se reconstruire dans son Algérie natale, mais malheureusement, il a été rejeté par les siens, considéré comme un traître. Sa vie et celle de sa famille était tellement âpre. Devant ce climat hostile, il a dû se rapprocher de la Croix-Rouge pour venir en France. Ma famille est passée par le camp de Saint-Maurice-l’Ardoise dans le Gard, dans un premier temps, puis a été envoyée au camp de Roybon en Isère. Là, le déracinement se fait sentir car la plupart des habitants de ce hameau parlaient le berbère. Mon père a été de nouveau rejeté car il n’avait pas les codes, il ne parlait pas la langue. Grâce à une connaissance, il a pu être envoyé dans la région Sud où il avait un ami. Les miens ont pu avoir un baraquement à la cité “des Quatre Saisons” à Manosque, j’y suis né en 1975. Ma famille a vécu jusqu’en 1979 aux pieds de la Durance, mes parents ont perdu deux jeunes enfants dans ce lieu où les conditions de vie étaient terribles.

Que s’est-il passé ensuite pour ces familles ?

A. G. : Ces familles victimes d'exclusion sociale ont peiné à se reconstruire et à aller de l'avant. En 1975, après la révolte des enfants de harkis, l’État semble prendre la mesure de la problématique et ordonne la fermeture de ces lieux de relégation. En 1997, certains grands frères font des grèves de la faim pour sensibiliser l’opinion publique et alerter l'Etat sur les vrais problèmes de ces Français à part entière. Ils revendiquent l'accès au logement, au travail, à la reconnaissance de leur Histoire. Grâce à ces luttes sociales nous avons pu avoir des emplois réservés.

Comment avez-vous intégré l’ONF ?

A. G. : Mon travail est le fruit de ces luttes. En effet, les pouvoirs publics ont ouvert des postes pour nous permettre de nous former et d’intégrer l’ONF. J’ai suivi deux ans de formation pour adultes. Ensuite, nous avons eu des CDD, puis des CDI, grâce à la mobilisation et à l’appui des syndicats. J’ai une pensée forte pour nos pères, nos mères, nos frères et nos sœurs, arrachés à leur terre natale, brisés par l’exil et le silence. Ils ont porté une douloureuse histoire trop longtemps ignorée. Aujourd’hui, leurs voix vivent à travers les nôtres, et tant que cette mémoire sera transmise, ils ne seront jamais oubliés et nous serons grandis en humanité.

Amar Guebli incarne cette mémoire et cet engagement. Son parcours est celui d’un homme qui, à travers son métier, honore l’histoire des siens tout en protégeant la forêt.

Témoignage de Amar Guebli

©ONF