"La forêt équatoriale guyanaise, un patrimoine d’une richesse exceptionnelle intégrée au grand massif amazonien"
Pouvez-vous nous présenter les spécificités de la forêt guyanaise, exceptionnellement grande ?
C’est une forêt équatoriale intégrée à l’immense massif amazonien qui recouvre sept autres pays : le Brésil, la Bolivie, le Pérou, la Colombie, l’Equateur, le Suriname et le Venezuela. En superficie, la forêt guyanaise couvre 8 millions d’hectares soit 1% de l’Amazonie et 96% du territoire guyanais. Les 95 personnels de la direction territoriale de l’ONF gèrent 6 millions d’hectares dont 2,4 millions sur lesquels s’applique depuis 2008 seulement le régime forestier. Le parc amazonien de Guyane, frontalier, gère 2 millions d’hectares au sud du territoire.
On y observe partout une très grande richesse en espèces forestières, animales et végétales. Les sols et les habitats forestiers sont très diversifiés et la croissance des arbres est quasiment continue en raison du climat chaud et humide.
La COP30, en quelques mots
Cette COP climat intervient dix ans après les Accords de Paris. Depuis 2015, la France s’est fortement engagée en faveur des forêts en lançant notamment l’Alliance pour la préservation des forêts tropicales et humides au G7 de Biarritz en 2019 et en organisant le One Forest Summit en 2023 à Libreville au Gabon.
La lutte contre la déforestation, la préservation, la restauration des forêts, en particulier de l’Amazonie, ainsi que la bioéconomie constituent des sujets phares pour la présidence brésilienne de la COP 30.
La COP 30 devrait ainsi mettre en valeur le rôle des forêts tropicales dans la lutte contre le changement climatique et les enjeux de réduction des émissions liées à la déforestation, de protection des forêts tropicales et de restauration des forêts dégradées.
Quel type de gestion est appliqué en forêt guyanaise ?
L’ONF mène une gestion durable, qui se décline autour de trois grandes missions : valoriser, protéger et accueillir. Ces trois piliers structurent l’ensemble des actions conduites par l’ONF, avec un double enjeu : à la fois préserver un écosystème fragile riche en biodiversité et un stock de carbone majeur tout en développant une économie locale et durable, respectueuse des populations et conforme aux nouvelles législations européennes (ndlr : le règlement européen de lutte contre la déforestation et la dégradation des forêts (RDUE) et les directives sur le développement des énergies renouvelables (RED II et III)).
En quoi consiste concrètement la valorisation de la ressource forestière ?
La Guyane abrite une forêt d’une richesse exceptionnelle : environ 1 800 espèces d’arbres y ont été recensées, et sur un seul hectare, on peut trouver jusqu’à 250 espèces différentes !
Pour préserver ce patrimoine unique et limiter les impacts de l’exploitation, l’ONF est chargé d’appliquer une charte d’exploitation à faible impact validée en 2010 par tous les acteurs de la filière bois locale et reconnue par les partenaires et les associations comme une méthode exemplaire. Nous prélevons 5 à 7 tiges par hectare tous les 65 ans pour assurer le renouvellement de la forêt et la régénération des essences. La gestion du domaine permanent forestier est labellisée PEFC, un label qui garantit que les bois proviennent de forêts gérées durablement.
Trois essences principales sont récoltées pour alimenter la filière bois : l’angélique, les gonfolos et le grignon franc. Ces bois sont utilisés localement et contribuent à l’économie guyanaise, dans un contexte où la demande en matériau bois ne cesse de croître compte tenu de la croissance démographique du territoire guyanais.
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Et sur le plan de la protection, quel est le rôle de l’ONF ?
L’ONF joue un rôle majeur dans la préservation des écosystèmes forestiers guyanais. Nous assurons la gestion ou la co-gestion, aux côtés du GEPOG (Groupe d’étude et de protection des oiseaux de Guyane), notamment de deux réserves naturelles nationales : la réserve de la Trinité et la réserve des Nouragues. En parallèle, l’Office gère également trois réserves biologiques, intégrales (RBI) ou dirigées (RBD) : la RBI de Lucifer Dékou Dékou, la RBI des Petites Montagnes Tortue et la RBD de la Savane-roche Virginie. Ensemble, ces sites couvrent plus de 67 000 hectares de forêts protégés. Ces aires constituent de véritables sanctuaires de biodiversité. On y mène une grande diversité d’actions : lutte contre les espèces exotiques envahissantes, inventaires naturalistes, études scientifiques sur les habitats et les taxons (NDLR : entité d'êtres vivants regroupés parce qu'ils possèdent des caractères en communs du fait de leur parenté). L’objectif est d’approfondir les connaissances scientifiques sur le fonctionnement et la richesse biologique de ces milieux.
Quel est l’enjeu de cette acquisition de connaissances ?
Ces initiatives s’inscrivent dans une stratégie globale de surveillance de la forêt et de la biodiversité, pilotée et coordonnée par l’ONF. Elle vise une amélioration continue de nos connaissances sur la faune et la flore forestières. Mais au-delà de la seule mission scientifique, cette démarche relève aussi d’une responsabilité nationale et internationale : la biodiversité des territoires ultramarins, et tout particulièrement celle de la Guyane, constitue un patrimoine commun de l’humanité encore trop peu connu. Dans un contexte marqué par l’érosion accélérée de la biodiversité et les dérèglements climatiques, renforcer nos connaissances sur la complexité des écosystèmes forestiers ultramarins est un enjeu d’intérêt général, à la fois national et supranational.
En Guyane, nos connaissances restent encore lacunaires. L’enjeu est donc désormais d’aller au-delà des seules zones protégées, en élargissant les études à un ensemble plus vaste d’espèces et d’habitats forestiers. Cette approche permettra d’obtenir une vision plus complète et représentative de la biodiversité guyanaise, qui demeure l’une des plus riches au monde.
Comment l’ONF travaille-t-il avec les autres acteurs du territoire ?
Au-delà de la collaboration avec d’autres experts scientifiques, le dialogue avec la société est essentiel à la gestion durable des forêts. Les forestiers collaborent notamment avec les chasseurs, dont l’activité a un impact direct sur la biodiversité. L’objectif est de trouver un équilibre entre le maintien de cette pratique traditionnelle et la préservation des écosystèmes forestiers. Ces échanges contribuent à une meilleure compréhension mutuelle et à une gestion plus concertée du territoire. Protéger la forêt guyanaise, c’est aussi assurer une surveillance active du domaine forestier de l’État.
Les équipes de l’ONF mènent régulièrement des opérations de contrôle pour lutter contre les coupes illégales, l’orpaillage clandestin et le commerce illicite du bois. Ces missions de terrain représentent une part importante du travail quotidien des forestiers, financées par la mission d’intérêt général outre-mer, et témoignent de l’engagement de l’ONF dans la défense de ce patrimoine naturel.
Les démarches de sensibilisation auprès du public sont aussi au cœur de vos actions...
Sur un territoire où la forêt couvre 96 % du territoire, l’ONF porte une attention particulière à l’éducation à l’environnement et à l’accueil du public. Nous disposons aujourd’hui de trois chargés d’éducation à l’environnement qui vont à la rencontre du grand public à travers des visites guidées en forêt, des interventions dans les établissements scolaires ou encore à l’occasion de manifestations grand public.
Parmi elles : la Fête de la Nature, la Journée internationale des forêts ou encore la Fête de la chauve-souris, des événements qui attirent chaque année un large public curieux de mieux comprendre la forêt guyanaise.
Ces actions participent pleinement à une meilleure appropriation collective des enjeux de la forêt : elles sensibilisent petits et grands à la richesse et à la fragilité de ce patrimoine exceptionnel, tout en valorisant le rôle des forestiers et les efforts menés au quotidien pour sa préservation.
Vous menez également une « gestion participative » avec les communautés amérindiennes. Comment ça se décline concrètement ?
C’est une particularité de la gestion forestière menée en Guyane ! En effet, ici il faut savoir que des communautés amérindiennes utilisent le bois pour construire leurs villages ou faire de l’artisanat. Pour faire perdurer leurs coutumes et leurs modes de vie, l’Etat reconnaît l’existence de zones où ils disposent du droit de prélever du bois. En lien direct avec les chefs de village, l’Office définit ces droits d’usage et mobilise des forestiers référents. Ensemble, chefs de village et ONF, recensent les usages et les bois nécessaires et décident d’une charte de co-gestion forestière très précise. C’est une démarche partagée avec ces villages qui ont le même objectif de protéger la forêt.
En Guyane, l’essor de la filière forêt-bois est un véritable enjeu économique puisqu’elle représente le 3e secteur économique du territoire. Comment l’ONF participe t-il à cet essor et comment veillez-vous à le faire de façon exemplaire, alors que l’orpaillage et la déforestation illégale sont des phénomènes exponentiels ?
C’est là tout le cœur de notre métier : assurer la multifonctionnalité de la forêt. Pour cela, nos modes de gestion doivent tout prendre en compte : la biodiversité, les coupes d’arbres, l’approvisionnement en bois… sans oublier d’expliquer au grand public pourquoi on fait tout cela. En Guyane, on a une démographie très dynamique et donc, une demande en bois en augmentation. L’enjeu est de pouvoir répondre à cette demande croissante tout en respectant une exploitation à faible impact, en étant exemplaire dans notre façon de prélever. Pour cela, on crée des pistes forestières, on planifie les coupes d’arbres avec les exploitants forestiers, on garantit le respect des normes environnementales, des lois sur l’eau et les espèces protégées. Nous travaillons également en partenariat étroit avec les entreprises forestières afin de garantir la traçabilité du bois sur toute la chaine. Notre leitmotiv : accompagner la filière en veillant à la protection et à la pérennité de la forêt.
Empêcher le défrichage, le commerce parallèle de bois et l’activité aurifère illégale fait aussi partie de nos prérogatives. Pour cela, nous sommes en lien direct avec la gendarmerie. Ces activités ont des conséquences importantes sur les peuplements forestiers. Des vendeurs illégaux de bois coupent des espèces d’arbres très précieuses et portent atteinte à la bonne santé des massifs forestiers. Quant à ceux qui recherchent l’or, ils défrichent la forêt pour accéder au sous-sol, modifient durablement les sols et le réseau hydrographique (orpaillage alluvionnaire). La réhabilitation des surfaces orpaillées, à la fin de l’exploitation minière, est loin d’être facile.
Quelle organisation la direction territoriale Guyane a-t-elle mise en place pour assurer la surveillance des forêts ?
Nous disposons d’une unité spécialisée « nature » qui s’occupe exclusivement de la surveillance du territoire ainsi que du suivi de l’activité minière, notamment illégale. Cette surveillance est financée par l’Etat au travers de la mission d’intérêt général pour l’outre-mer ; elle vise à contrôler la légalité et le respect des bonnes pratiques d’orpaillage.
Par ailleurs, grâce aux données LiDAR et aux données satellitaires que nous consultons chaque semaine, avec l’appui d’ONF International, nos agents cartographes disposent d’une photographie aérienne régulière et précise de la couverture forestière. Ils livrent après analyse des données permettant d’identifier les zones où des déforestations sont en cours. Il ne faut jamais oublier qu’en Guyane, nous gérons un territoire immense 6 millions d’hectares qui souvent inaccessibles par voie routière… il est difficile d’assurer une présence partout et en continu. Grâce à la cartographie, nous pouvons surveiller les peuplements, voir où il y a eu de l’orpaillage ou du défrichage. Les dégâts causés par ces activités apparaissent comme de véritables « trous » dans la forêt.
On sait aujourd’hui qu’une forêt en pleine santé peut être un allié incontournable pour freiner le réchauffement climatique. Dans quel état sanitaire se trouve actuellement la forêt guyanaise (évolution du stock de carbone, croissance, dépérissements) ?
A date, la France ne dispose pas encore de ces données en l’absence d’inventaire de la forêt guyanaise et plus largement des forêts ultramarines, comme celui qui est déployé par l’IGN sur les forêts hexagonales. Pour remédier à cette situation, l’Etat a décidé de financer l’IGN et l’ONF pour développer une méthode d’inventaire adaptée aux spécificités de la forêt guyanaise et plus largement des forêts ultramarines. Le déploiement de cette méthode permettra à moyen terme de disposer de séries historiques de données permettant de suivre l’évolution du volume de bois sur pied, par essence, l’évolution de l’état sanitaire (mortalité, dépérissements), de la biodiversité, du stock et des flux de carbone, des surfaces touchées par des espèces exotiques envahissantes… Autant d’informations essentielles pour orienter une gestion durable adaptée localement et améliorer la prise en compte des forêts ultramarines dans les politiques publiques. En effet, pour préserver, il faut connaitre.
Pour élaborer cette méthode d’inventaire inédite, l’ONF a fait appel aux compétences d’ONF International. Toutes les expertises françaises sont associées par ailleurs (CIRAD, IRD, CNRS, GEOFIT, GLOBEO…). A la demande de l’Etat, l’ONF sera présent à la COP30 afin de présenter les travaux en cours.
Toutefois, même en l’absence de cet inventaire à grande échelle, il est visible que la forêt amazonienne montre des signes de fragilité. Les températures plus élevées ralentissent la croissance des arbres, et les épisodes de sécheresses sévères ou de pluies intenses accentuent la mortalité des peuplements. Résultat : certaines zones libèrent plus de carbone qu’elles n’en stockent. Le département Recherche, Innovation et Développement (RDI) de l’ONF suit ces évolutions avec une attention croissante, car les signaux observés ces dernières années sont préoccupants.
Grâce à des survols aériens, on a relevé depuis 2022 une hausse inédite de la mortalité des essences forestières. L'engorgement des sols à la suite des fortes précipitations causées par « La Niña » ainsi qu'une succession de saisons sèches intenses pourraient être à l’origine de cette mortalité importante et rapide. On estime aujourd’hui que 12 000 hectares de la forêt guyanaise seraient en phase de dépérissement dans l’ouest du territoire.
Le changement climatique extrémise les saisons et fragilise durablement la forêt.
Comment faites-vous pour suivre ces phénomènes de dépérissements ?
Grâce au soutien de l’Etat dans le cadre d’une mission d’intérêt général Biodiversité et Paysage, l’ONF réalise des survols des surfaces impactées et les forestiers mènent des recherches régulières sur le terrain. L’observation des arbres morts sur pied et l’étude des sols les aideront à comprendre ce qui est en cours. C’est l’amélioration de toutes ces connaissances qui nous permet ensuite d’améliorer notre gestion.
On sait qu’en Guyane, la biodiversité forestière est exceptionnelle. De quelle manière l’ONF agit-il en faveur de la préservation de cette richesse écologique majeure ?
Au sein du domaine forestier permanent, des aménagements identifient des séries d’intérêt écologiques (SIE) et des séries de protection physique et générale des milieux (SPPGM). Sur ces surfaces, l’Office réduit les usages de la forêt afin de limiter les impacts sur les espèces ou encore sur les cours d’eau. Afin d’élargir toujours plus la connaissance sur la biodiversité en place, les forestiers et naturalistes réalisent chaque année, toujours grâce au soutien financier de l’Etat, des inventaires de groupes faunistiques. Ce financement leur permet par exemple de suivre le coq-de-roche-orange, un oiseau très sensible au dérangement qui vit dans les roches de nos réserves biologiques. A l’ONF nous suivons également les chiroptères qui sont de très bons indicateurs de la bonne santé de la forêt. Ces données nous permettent ensuite d’améliorer nos modalités de gestion forestière en adaptant les aménagements forestiers.
Ces séries ne font pas l’objet de statut réglementaire de protection à ce stade. A l’heure actuelle, les habitats de Guyane sont partiellement connus : ils sont correctement caractérisés sur le littoral guyanais (savanes de tous types, rochers ou plages de bord de mer, cheniers…), mais les habitats guyanais, au-delà du littoral, connus pour être dans une situation de grande vulnérabilité compte tenu des activités anthropiques, ne font pas l’objet d’une reconnaissance en zone de protection forte et ne sont pas non plus couverts par une surveillance scientifique. La question qui peut se poser est celle d’une protection juridique plus forte de ces surfaces écologiquement très précieuses, pour renforcer la pérennité des écosystèmes forestiers en Guyane.
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