Réserve biologique dirigée de la Forêt de Bois de Couleur des Bas
La forêt tropicale humide de basse altitude est un des écosystèmes forestiers les plus menacés dans le monde, mais aussi un des plus riches et des plus complexes. À La Réunion, ce type de forêt, appelé localement "forêt de bois de couleur des Bas", couvrait plus de 40 000 ha à l'origine mais occupe aujourd'hui moins de 3 000 ha sur l'ensemble de l'île. Pour des raisons géologiques et historiques, les principaux vestiges de cette forêt subsistent dans la partie basse du volcan de la Fournaise, à Saint-Philippe.
Une réserve biologique dirigée a donc été créée dans ce secteur afin d'y assurer la protection des derniers reliquats de ce type de forêt et des différents stades de colonisation associés. Cette RBD comprend également des parcelles de forêts autrefois exploitées, où l'objectif de production a été abandonné et qui sont progressivement l'objet d'une restauration écologique, pour une meilleur continuité écologique entre reliquats de forêts primaires isolés. Au total, la RBD de la Forêt de Bois de Couleur des Bas et composée de 7 entités, faisant partie de 4 forêts différentes, réparties en 3 secteurs : Basse Vallée, Mare Longue, Tremblet.
La RBD de la Forêt de Bois de Couleur des Bas est concernées par les ZNIEFF de type 1 "Béloni" et "Hauts du Bail". Elle fait partie de l'aire d'adhésion du Parc national de La Réunion.
Créée en 2020, la réserve a reçu dès 2021 le label de la "Liste verte des aires protégées" décerné par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), en même temps que la RBD du Littoral de Saint-Philippe, sise sur la même commune (de même que la RBI des Hauts de Saint-Philippe, ces trois réserves faisant partie du massif forestier de la Coloraie du Volcan Sud). Cette distinction récompense la qualité de la gestion du site depuis déjà une quinzaine d'années avant la création effective de la RBD.
Histoire
La RBD de la Forêt de Bois de Couleur des Bas constitue un des rares témoins de la forêt tropicale humide de basse altitude encore présents à La Réunion. Les coulées de lave plus ou moins récentes sur lesquelles sont développées ces reliques de forêts naturelles ont été épargnées des défrichements historiques pour une mise en valeur agricole. En revanche, de part et d’autre de ces coulées récentes, sur des sols plus anciens et plus évolués, ce sont les champs de canne à sucre qui dominent aujourd’hui le paysage, ainsi que des habitations.
Pendant la Deuxième guerre mondiale, des coupes de bois illicites impactent plusieurs secteurs de la future réserve.
Au sortir de la guerre, l’administration des Eaux et Forêts souhaite protéger une des reliques de forêt de bois de couleur à Mare Longue. Une réserve biologique est créée sur 21 ha en 1958 : il s’agit de la toute première réserve à La Réunion et de la première réserve biologique crée à la suite de celles de Fontainebleau en 1953. Par la suite, le professeur Thérésien Cadet milite activement pour l'agrandissement de cette réserve. En 1981, elle est étendue à 68 ha sous le statut de réserve naturelle nationale, laquelle sera supprimée en 2008 à la création du Parc national de La Réunion (dont le site de la RN a intégré la zone cœur). Th. Cadet avait également indiqué à l'ONF d'autres secteurs à enjeux en matière d'espèces rares, comme à Basse Vallée, aujourd’hui un des sites de la RBD de la Forêt de Bois de Couleur des Bas.
Parallèlement, dans les années 1970, l’ONF entreprend plusieurs coupes de régénération dans des forêt naturelles qui avaient été plus moins impactées par des coupes de bois illicites, avec un objectif d’exploitation des essences précieuses et leur régénération par des replantations après coupe. Mais en 1989, l’UICN recommande l’arrêt des régénérations en forêt primaire et l’extension des réserves.
En 2003, la révision d'aménagement des forêts du massif de la Coloraie du Volcan propose la création d'une réserve biologique de 1500 ha dédiée à la protection de la forêt humide de basse altitude, intégrant toute les reliques présentes à Saint-Philippe. En complément, l’objectif de production de bois est abandonné pour plusieurs parcelles replantées en bois de couleur et adjacentes aux reliques de forêt naturelles bien préservées, afin d’étendre cet habitat devenu si rare en menant des actions de restauration écologique. Ce projet reçoit un avis favorable du CNPN en 2004
Avec la création du Parc national en 2007, une grande partie du projet de RBD se retrouve intégré à la zone cœur du parc. Aussi, après concertation avec le Parc national et les différents partenaires, l’ONF propose en 2013 une RBD ramenée aux 232 ha restant en dehors du cœur et élabore un premier plan de gestion.
Géologie - Pédologie
La RBD de la Forêt de Bois de Couleur des Bas est située sur les pentes basses du flanc sud du Piton de la Fournaise, un des volcans les plus actifs au monde (une éruption en moyenne tous les deux ans).
Le Piton de la Fournaise s’est formé il y a environ 500 000 ans : un point chaud sous La Réunion est à l’origine de ce volcan, apportant du magma de manière constante. Les laves fluides émanant des fissures et des cratères ont progressivement donné sa forme actuelle au volcan.
La plupart des éruptions et des flots de laves associés ont lieu dans l’Enclos Fouquet, une vaste caldeira formée par un ancien effondrement. Mais il arrive exceptionnellement que des coulées de laves sortent de l’enclos.
La réserve biologique est située sur ces coulées de laves survenues hors de l’Enclos Fouqué, il y a 500 à 1 000 ans. Le substrat géologique de la réserve est donc extrêmement récent : il est très commun de voir sur l'ensemble de la réserve de la lave encore affleurante, comme si elle venait à peine de se refroidir. Il s'agit de lave de type "pahoehoe" (terme hawaïen, on parle localement "laves cordées"), qui sont des laves continues assez claires, se solidifiant en forme de "bouses de vache". On peut souligner également la présence dans la forêt d'un très grand nombre de trous, appelés localement "barils", qui sont en fait les empreintes laissées dans la lave des arbres les plus denses qui étaient présents avant le passage de la coulée et n'ont disparu qu'après sa solidification. Ces "barils" sont très dangereux quand on parcourt la réserve en de hors des sentiers.
Les sols de la réserve sont donc très jeunes, et fragiles. Les fentes qui se sont constituées au sein des coulées sont plus ou moins remplies d'une terre humique permettant l'enracinement de plantes herbacées et de jeunes plants ligneux. Les arbres adultes sont ancrés par de grosses racines qui courent la plupart du temps à la surface du basalte avant de s'enfoncer dans des fissures. Lorsque la coulée est peu épaisse, ces racines atteignent le sol fossilisé sous-jacent.
Une couche de litière recouvre assez uniformément la maigre couche de sol. Dix espèces d’arbres indigènes jouent un rôle clé dans la formations des sols, en fournissant près de 90 % de la litière, dont le Bois maigre, le Petit Natte, le Bois de rempart, le Bois de pomme et le Bois d'osto.
©Julien Triolo / ONF
©Julien Triolo / ONF
Milieux naturels
La RBD de la Forêt de Bois de Couleur des Bas abrite près de 170 hade forêt tropicale humide de basse altitude, dont 62 ha évalués en très bon état de conservation (toutes les strates de la végétation étant dominées par des espèces indigènes).
Ces forêts ont pour caractéristique une faible hauteur (15 à 20 m maximum) et une forte densité d’arbres formant la canopée. Cette structure particulière, qu'on retrouve dans les autres îles des Mascareignes, pourrait s’expliquer par le passage fréquent de cyclones. La canopée est formée par une grande diversité d’espèces (une quarantaine au total), comparativement à d'autres forêts tropicales humides insulaires. La strate arbustive est moins dense et moins diversifiée. Elle comprend de jeunes individus d’arbres de taille intermédiaire entre les plants et les adultes, qui assurent la transition entre la strate supérieure et les espèces typiquement arbustives. La strate herbacée comprend de nombreux jeunes plants des espèces ligneuses reflétant la composition spécifique de la canopée. On trouve également, de manière plus ou moins abondante, de nombreuses espèces de fougères et d’orchidées. Enfin, les épiphytes sont une composante importante de la forêt humide de basse altitude, qui est l'habitat où l’on en dénombre le plus d'espèces. On trouve un grand nombre d'espèces remarquables d'orchidées et de fougères. Par ailleurs, on note une très faible abondance des lianes, comparée aux forêts tropicales continentales.
On observe également dans la réserve plusieurs stades pionniers de colonisation de laves. Ils contribuent à une meilleure compréhension des successions végétales sur ces coulées de laves.
Une vingtaine d’hectares de plantations de bois de couleur ont également été intégrées dans la réserve biologique. Adjacentes aux reliques de forêts naturelles, ces plantations sont plus ou moins diversifiées en bois de couleurs, selon la sylviculture qui y a été appliquée. Elles abritent toutes un grand nombre d’espèces d’épiphytes et, pour certaines parcelles, des espèces d’arbres très rares. La plupart de ces plantations font l’objet d’une culture de vanille en sous-bois, les arbres indigènes servant de tuteurs. Les cultivateurs de vanille autorisés dans la RBD , en entretenant leur parcelle selon des règles définies, contribuent à limiter les espèces végétales exotiques envahissantes (EVEE) en périphérie des reliques de forêts naturelles. La plupart de la vanille de La Réunion, réputée mondialement, est produite dans des forêts de ce type gérées par l’ONF.
©Julien Triolo / ONF
©Julien Triolo / ONF
©Julien Triolo / ONF
Flore
La RBD de la Forêt de Bois de Couleur des Bas présente une richesse floristique spécifique importante. Elle abrite de nombreuses espèces devenues rarissimes à l’échelle de l’île en raison de l’extrême raréfaction de la forêt humide de basse altitude.
Le dernier inventaire botanique en 2023 a permis de recenser 138 espèces végétales, dont 121 indigènes. Parmi elles, 33% sont endémiques strictes de La Réunion et près de 75 % sont endémiques des Mascareignes. On note une forte diversité de fougères, d'orchidées et d'espèces ligneuses. 11 de ces espèces sont protégées, et 9 sont menacées selon l’UICN.
©Julien Triolo / ONF
©Julien Triolo / ONF
©Julien Triolo / ONF
Faune
La réserve abrite une avifaune endémique classique pour La Réunion, comme le Papangue et la Salangane des Mascareignes (espèces menacées). Cependant on observe aussi des espèces exotiques telles que le Merle de Maurice, qui favorise la dissémination des EVEE.
Le Rat, espèce introduite, cause des dégâts importants sur les cultures de vanille et constitue une menace réelle pour les oiseaux endémiques. Le Tangue, également introduit, est chassé et régulièrement braconné.
Les inventaires d’arthropodes (2012) ont révélé la présence de près de 300 espèces, dont 49 % endémiques des Mascareignes et 27% de La Réunion, ainsi que deux des trois papillons protégés de La Réunion (la Pâture et la Vanesse de l'obétie).
48 espèces de mollusques ont été identifiés dont 11 endémiques.
En 2023, des prospections à Basse Vallée et Mare Longue ont permis de recenser 55 espèces d’araignées, apportant des données inédites sur leur écologie et confirmant la richesse exceptionnelle de ce milieu.
Gestion
La conservation de la forêt hygrophile de basse altitude repose sur une stratégie globale visant à restaurer les milieux, limiter les invasions biologiques et protéger les espèces rares.
Trois axes guident la lutte contre les espèces exotiques envahissantes :
- Prévention : réduire les ouvertures dans le couvert forestier, favoriser la régénération naturelle et planter des essences locales.
- Détection précoce : surveiller les zones préservées et intervenir rapidement dès l’apparition d’une nouvelle espèce invasive.
- Lutte ciblée : arrachage ou coupe des foyers, avec priorité aux zones peu envahies. Des actions de contrôle répété maintiennent les EVEE à un niveau faible.
La restauration écologique inclut la transformation progressive des boisements secondaires envahis par les EVEE (Jamrosat, Faux poivrier, Sapote) en peuplements d'essences indigènes, avec dégagement des individus d’espèces indigènes et plantations dans les trouées qui en sont dépourvues. Les plantations anciennes de bois de couleur font également l’objet de travaux visant à favoriser la diversité des arbres présents dans le couvert.
Lorsque la régénération naturelle est insuffisante, des plantations d’espèces indigènes sont réalisées, en privilégiant des espèces pionnières comme le Mahot et le Bois de fer bâtard. Les zones riches en espèces protégées (Bois jaune, Bois blanc rouge, Polyscias aemiliguineae) font l’objet d’actions spécifiques de sauvegarde.
La gestion de la RBD inclut également la lutte contre le braconnage, la mise en œuvre de plans de conservation (plans nationaux d'actions en faveur des espèces menacées, plans de conservation régionaux), l’implication des concessionnaires de vanille et un suivi scientifique en partenariat avec l’Université de La Réunion, le CIRAD, le Conservatoire botanique des Mascareignes et le Parc national.
Enfin, la RBD de la Forêt de Bois de Couleur des Bas est traversée par un sentier de Grande randonnée (le GR-R2), qui permet aux visiteurs une immersion unique dans la forêt tropicale humide de basse altitude et de découvrir comment la forêt tropicale nait et se développe à partir des coulées de lave. Un panneau d’entrée accueille les visiteurs, indiquant les caractéristiques de la réserve et les bons gestes à y adopter.