Cerfs, chevreuils, sangliers… Trop de grand gibier nuit aux forêts

Avec l’ouverture de la saison de chasse 2019, l’Office national des forêts (ONF) explique pourquoi cette activité, parfois incomprise du grand public, est nécessaire au renouvellement de la forêt.
Une vraie dynamique végétale dans la partie clôturée (à gauche) et un simple tapis de feuilles mortes dans la partie accessible au grand gibier. - ©ONF

La chasse, on peut l’aimer ou la détester. Mais une chose est sûre : en l’absence de grands prédateurs, cette activité, gérée par l’ONF dans les forêts domaniales françaises, est indispensable à l’équilibre et à la bonne santé des écosystèmes forestiers. Pourquoi ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon le bilan patrimonial réalisé en 2015 par l’ONF, plus d’1/3 des surfaces des forêts domaniales, appartenant à l’Etat, sont en situation de déséquilibre forêt-gibier à cause d’une surpopulation d’ongulés (cerfs, chevreuils, sangliers).

Le danger pour les forêts est réel. Présents en trop grand nombre, ces animaux consomment en quantité importante les jeunes arbres, compromettent ainsi la croissance et le renouvellement des peuplements forestiers et appauvrissent la diversité des essences, notamment celles adaptées au changement climatique.

"En 2019, la situation ne s’est pas améliorée, même si elle varie selon les territoires", explique Renaud Klein, expert national pêche et équilibre forêt-gibier à l’Office national des forêts (ONF). Les régions Grand Est, Hauts-de-France et Bourgogne-Franche-Comté demeurent très concernées, mais le grand gibier n’épargne pas les forêts d’Auvergne, de Lozère, du Limousin, du sud-Ouest et bien d’autres encore, comme le montre cette carte.

©ONF
©ONF/Quentin Ebrard

Augmentation considérable du gibier en 40 ans

La présence du gibier en France a fortement changé. Le cerf occupe désormais plus de 49% des surfaces boisées contre 25% en 1985, selon l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS). "Quant au sanglier, il ne causait pas de problèmes en petite densité, mais sa population a été multipliée par six en trente ans", complète Renaud Klein. L’évolution du tableau de chasse national des principales espèces concernées de 1976 à 2016 traduit l’augmentation exponentielle de ces populations.

"A ceux qui disent que ce déséquilibre est une invention, je les invite à aller sur le terrain avec les forestiers pour constater l’étendue des dégâts et comprendre les conséquences économiques et écologiques induites par ce phénomène", continue-t-il. Tous les ans, la gestion liée à la surabondance des grands animaux en forêt coûte environ 15 millions d’euros supplémentaires à l’ONF, principalement en coûts de plantations pour combler les vides et en opérations de protection des semis et des jeunes plants.

Quelques dégâts en images...

Les 4 principaux dégâts forestiers causés par le grand gibier

  1. L’affouillement du sanglier. Avec son groin, ce dernier déterre les jeunes plants forestiers (chêne, hêtre, mélèze…), les semis aux petites racines ou les glands, mais aussi la consommation des graines forestières (gland, faine…) qui peut nuire fortement à la régénération de la forêt.

  2. L’abroutissement du cerf et du chevreuil. C’est-à-dire que l’animal consomme les bourgeons, les feuilles, les aiguilles ou les jeunes pousses des arbres à portée de dents.

  3. L’écorçage du cerf principalement. En sureffectifs, les cerfs se nourrissent de lambeaux d’écorce du tronc.

  4. Le frottis du cerf et du chevreuil. Les mâles frottent leurs bois en croissance aux jeunes arbres et arrachent l’écorce, cassant parfois la tige.

©ONF/ A. Dangleant

Agir vite face au changement climatique

Trouver l’équilibre entre forêt et gibier s’avère encore plus urgent avec l’accélération du réchauffement climatique. Beaucoup de reboisements sont en effet prévus par l’ONF pour accompagner les forêts dévastées par les effets de la sécheresse et des attaques des parasites, tels que les scolytes. La régénération naturelle des forêts n’est pas épargnée non plus. Le grand gibier est très friand des essences qui s’adaptent le mieux au réchauffement climatique (Merisier, Chêne, Erable, Tilleul, Douglas..). "Cette problématique est souvent invisible pour le grand public. Pourtant, elle aura des conséquences terribles sur la forêt de demain", assure Jonathan Fischbach, responsable chasse et pêche de l’agence de Sarrebourg de l’ONF (Grand Est).

Avec l’accélération du changement climatique, les phénomènes accrus de sécheresses et de crises sanitaires un peu partout en France, la reconstitution des peuplements forestiers impose impérativement une maîtrise absolue des effectifs de grands ongulés. D’ores et déjà, les fortes densités de cervidés hypothèquent, dans de nombreuses zones, la régénération des peuplements. Quel que soit le mode de renouvellement choisi, de façon naturelle ou par plantation, les efforts de reconstruction des peuplements seront vains si l’équilibre n’est pas rétabli ou maintenu en forêt

Jean-Marie Aurand, directeur général par intérim de l’ONF.

L’équilibre sylvo-cynégétique, un impératif confié à l’ONF par la loi

Selon l’article L.121-1 du code forestier, "l’Etat veille (…) à la régénération des peuplements forestiers dans des conditions satisfaisantes d’équilibre sylvo-cynégétique". Ce dernier terme, au sens de l’article L.425-4 du code de l’environnement, signifie notamment de rendre compatible la présence durable d’une faune sauvage et d’assurer la pérennité des activités sylvicoles, notamment en permettant la régénération des peuplements forestiers dans des conditions satisfaisantes. Cette mission fondamentale est confiée à l’ONF par l’article D.221-2 du code forestier.

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Risques pour la biodiversité et la filière forêt-bois

Et la biodiversité ? Ce déséquilibre forêt-gibier nuit aussi à la faune en forêt. Un exemple dans les montagnes pyrénéennes où le Grand tétras, espèce classée par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) sur la liste rouge des espèces menacées, est mis en danger par la surpopulation des cervidés. "Ces derniers consomment les myrtilles, les rhododendrons et la végétation herbacée et arbustive, qui constituent l’alimentation et l’habitat de ce galliforme", assure Jean-Lou Meunier, directeur de l’agence Pyrénées-Gascogne à l’ONF.

Il faut enfin ajouter les dommages collatéraux pour la filière forêt-bois, qui représente aujourd’hui en France 400.000 emplois locaux non délocalisables. "Selon l’état du déséquilibre sylvo-cynégétique, les coupes d’arbres prévues et nécessaires pour renouveler les peuplements ne sont pas effectuées, ou alors plus tardivement. Cette situation provoque une perte considérable pour les acteurs du secteur", poursuit Jean-Lou Meunier. Sans compter que les arbres, abroutis à l’état de jeunes plants et grandissant parfois tordus ou abîmés, ne peuvent plus être utilisés en bois construction qui représente pourtant, comme l'indique le dernier rapport du GIEC, un levier essentiel pour contribuer à la transition écologique.

Le saviez-vous ?

313 millions de tonnes de CO2 sont stockées grâce à l’utilisation des produits bois en France. Dans le bois construction, la capacité de stockage de carbone s’étend sur une durée de 50 à 100 ans. Si une fois récoltés, les arbres continuent de jouer leur rôle de stockage de carbone sur le long terme, l’utilisation du bois permet aussi, comme l’indique le dernier rapport du GIEC, de se "substituer à des matériaux plus énergivores, réduisant ainsi les émissions de gaz à effet de serre dans d'autres secteurs".

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Des solutions envisagées sur le terrain

Face à ces constats alarmants, trois grands types d’actions sont menées par les forestiers pour garantir une gestion durable des forêts, conformément aux missions attribuées par l’Etat à l’ONF. Parmi elles :

  1. Travailler avec les locataires de chasse. L’Office national des forêts, qui loue aux chasseurs près de 3.300 baux de chasse, a renforcé, en 2016, les objectifs à atteindre en matière d’équilibre forêt-gibier. Tous les trois ans, l’ONF évalue désormais ces résultats et attribue en fonction un bonus (remise sur le loyer…), un malus (pénalité financière…) ou des sanctions plus graves (résiliation du contrat de location…).
  2. Mettre en place des enclos/exclos pour suivre l’impact du grand gibier sur les régénérations. Les enclos sont utilisés en forêt pour mettre en évidence les effets des ongulés sur la végétation forestière. Il s’agit d’exclure les ongulés d’une zone donnée, et de comparer, au cours du temps, l’état du milieu sans ongulés (l’enclos) à celui du milieu environnant où circulent librement la faune sauvage (l’exclos). Une telle comparaison, aussi simple puisse-t-elle sembler, constitue une méthode de référence pour de nombreuses études scientifiques. "Les données recueillies produiront des indicateurs renseignant l’équilibre forêt-gibier et centrés sur le renouvellement des peuplements, stade critique pour les forestiers. Ils pourront servir d’outil de dialogue pour partager les constats entre forestiers et chasseurs", explique Vincent Boulanger, chercheur à l’ONF.
  3. Au pire, clôturer pour mieux protéger les jeunes arbres. Ces trois dernières années, les équipes de l’agence ONF de Sarrebourg ont planté, pour faire face au changement climatique, près de 100 hectares de chênes qu’il a fallu entièrement grillager, sous peine de tout perdre. Entre Alsace et Lorraine, l’agence de Sarrebourg gère près de 50.000 hectares de forêts domaniales. "60% sont touchées par le déséquilibre forêt-gibier", estime Jonathan Fischbach, responsable chasse et pêche sur ce territoire.

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