“Avec des phénomènes de sécheresse de plus en plus fréquents, les risques d’incendies s’intensifient partout en France”

La saison estivale est toujours marquée par de nombreux incendies de forêts. L'année 2019 est-elle plus critique que les précédentes ? Quel lien peut-on faire entre changement climatique et ces incendies ? Comment les forestiers de l’ONF réfléchissent-ils à l’adaptation des forêts au climat futur ?
Entretien avec Yvon Duché, responsable technique national incendies de forêts à l’ONF.

Durant l'été, les forestiers de l’ONF sont fortement mobilisés aux côtés des équipes de lutte contre les incendies. Cette année est-elle exceptionnelle en matière de feux de forêts ?

Nous sortons d’un épisode critique la semaine dernière dans le Gard, avec plus de 800 hectares de forêts incendiés et le décès du pilote d’un bombardier d’eau. Mais selon nos relevés de situation, cette saison estivale demeure classique par rapport aux années précédentes. Une exception néanmoins cette année : les derniers pics de chaleur, surprenants et très précoces, ont conduit à beaucoup de feux mais la plupart hors forêt, sur des friches et des zones enherbées. La vigilance est accrue dans le sud de la France : tant qu’il ne pleuvra pas de manière significative, chaque épisode de vent conduira à des feux plus ou moins graves. Cette vigilance s’exerce aussi dans les autres régions touchées par une sécheresse superficielle des sols.

Avec la menace du changement climatique, les forêts sont-elles davantage exposées aux incendies qu’auparavant ?

Le climat n’est pas une cause directe d’incendie, mais il influe sur les conditions d’éclosion et de propagation des incendies. En France, la foudre est l’unique cause naturelle de départ de feu (à l’exception très rare des causes volcaniques) et elle concerne en moyenne moins de 10% des départs de feu. Cela signifie que 90% des incendies sont d’origine humaine. Parmi ceux-là, environ un tiers des incendies est volontaire, un autre tiers est causé par des accidents (équipements publics défaillants, voiture en feu le long d’une route, etc), et le dernier tiers provient de négligences (jet de mégot, barbecue, travaux générant des étincelles, etc). Le changement climatique, qui s’accélère à un rythme sans précédent, peut avoir une influence sur la surface et l’intensité du feu qui dépendent des réserves en eau du sol, de l’hygrométrie de l’air (taux d’humidité), de la température et du vent. Avec les phénomènes de sécheresse de plus en plus fréquents et plus intenses, notamment en été, les risques d’incendies et de propagation de feu s’intensifient.

©Jean-Paul Mangin/ONF

Y-a-t-il des forêts plus vulnérables que d’autres ?

Ce n’est pas un problème d’essence forestière, c’est un problème de couple espèce/climat, car aujourd’hui quasiment tous les peuplements forestiers sont adaptés au climat des zones où ils sont implantés. Par exemple, le pin sylvestre, qui est une essence répandue partout en France, est sensible aux incendies dans l’arrière-pays de la Méditerranée car il peut y fait très sec, mais il brûle peu sur le reste du territoire national. Mais si un jour le climat devient très sec dans les Vosges, le pin deviendra probablement aussi sensible aux incendies, au moins dans un premier temps sur les sols les moins bien alimentés en eau.

Cette vulnérabilité grandissante interroge-t-elle le choix des essences aujourd’hui implantées ?

Les forestiers observent attentivement la façon dont les arbres réagissent à l’évolution du climat et  testent d’ores et déjà avec les chercheurs  des essences susceptibles de s’adapter aux conditions futures en un lieu donné. Dans le sud de la France qui devrait devenir très sec et chaud au moins en été, nous cherchons à éviter une régression des formations forestières et un risque de désertification, et dans le nord, les forestiers font en sorte de sélectionner et de favoriser des essences productives résilientes. Toute la complexité de la gestion forestière actuelle consiste à faire des paris sur l’avenir en prenant en compte un environnement incertain et changeant. Ce dont on est sûr en Méditerranée, c’est que le climat sera encore plus sec et donc que le territoire sera plus souvent parcouru par le feu. Il arrivera sûrement un moment où la seule réponse sera d’implanter des essences exotiques plus résilientes à ces conditions climatiques arides.

Mercredi 5 juin 2019, les équipes ONF de la DFCI ont participé à la journée de lancement de la campagne de prévention des feux de forêts aux abords du lac du Salagou dans l'Hérault. - ©Yvon Duché/ONF

Au-delà de la zone méditerranéenne, le changement climatique vient-il bouleverser et augmenter les risques d’incendies dans d’autres départements français, y compris plus au nord ?

Aujourd’hui, plus de trois quart des  surfaces détruites par les feux de forêt sont localisées dans le grand Sud. Les scénarios d’évolution climatiques du GIEC dont nous disposons montrent  une tendance  à l’extension du risque d’abord vers le Sud-Ouest, l’Ouest (Bretagne, Val de Loire, région parisienne), et la haute vallée du Rhône, avant de concerner dans un second temps, vers la fin du siècle, quasiment tout le territoire national. Mais le changement climatique ne sera pas une affaire linéaire. Ce que les météorologues nous indiquent, c’est que ce phénomène va se caractériser par une succession d’années  "normales" et d’années "extrêmes", avec des pics de sécheresse et de chaleur. L’expérience montre que l’impact de ces années extrêmes est très fort sur les peuplements forestiers qui sont affaiblis et dépérissent, accentuant de ce fait leur sensibilité aux incendies.

En zone méditerranéenne, les surfaces incendiées diminuent grâce aux mesures de prévention

Aujourd'hui, les interventions sont principalement localisées dans le quart sud-est de la France. La DFCI est-elle aussi opérationnelle et mobilisée dans ces territoires situés plus au nord ? 

Dans l’ensemble des forêts publiques françaises, les forestiers de l’ONF intègrent le risque d’incendie dans leur décision d’aménagement, participent à des actions de sensibilisation du public pour obtenir une réduction du nombre d’incendie et intègrent à leurs missions de surveillance le danger d’incendie, en particulier lors d’épisodes de fortes sécheresses. Cela a par exemple été le cas récemment, lors du dernier épisode de canicule en région Centre-Val de Loire. Pendant quelques jours, la décision a été prise de suspendre les travaux dans certaines forêts les plus sensibles, d’y limiter la circulation des véhicules à moteur et de mettre en place des patrouilles plus particulièrement dédiées à la prévention des incendies. Au vu des conditions de sécheresse qui perdurent, cela pourrait se reproduire au cours de cet été, y compris dans d’autres régions. La différence entre la Méditerranée et le reste du territoire, c’est qu’en région méditerranéenne, nous avons des commandes supplémentaires de l’Etat dans le cadre de la mission d’intérêt général DFCI, qui étendent nos missions à l’ensemble des forêts, pas seulement celles relevant du régime forestier.

Quelques chiffres clés :

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