+ de critères

Interview « Branche et Ciné, c’est la réouverture du monde de la forêt à travers le 7e art »

Le festival interrégional Branche et Ciné débute bientôt ! C’est une programmation riche et éclectique, établie exclusivement par des cinéphiles autour du thème « l’enfant et la forêt », qui vous attend du 20 juin au 22 juillet prochain. Parmi eux Jean Mottet, président du comité de sélection et professeur d’esthétique du cinéma à l’université Panthéon-Sorbonne, qui nous offre sa vision des liens qui unissent le cinéma et la forêt.

Illustration
Jean Mottet, professeur d'esthétique du cinéma à l'université Panthéon-Sorbonne

Professeur d'esthétique du cinéma à la Sorbonne, Jean Mottet est également propriétaire forestier en Dordogne, deux mondes qu'il met en relation depuis plus de quinze ans. Il organise régulièrement des colloques avec des universitaires et forestiers qui explorent les rapports entre le cinéma et la forêt. Par ailleurs, amoureux du Japon, Jean Mottet a eu l'occasion de parcourir les forêts de Nara, de Nagano, ou encore la Forêt de Totoro, récemment acquise par Hayao Miyazaki, autant de rencontres qui lui laissent un souvenir impérissable.

ONF : Pourquoi avez-vous décidé de participer à ce projet initié par l'ONF ?

Lorsque Guillaume Benaily (ndlr : archéologue, chef de projet événementiel à l'ONF et initiateur de l'évènement) m'a contacté pour participer au comité scientifique pour la sélection des films du festival, j'ai eu à la fois la surprise et l'immense joie de voir que l'ONF se rapprochait du monde de l'art. Que les personnels de l'ONF, qui d'une certaine façon composent l'élite des forestiers de France, fassent un pas vers le cinéma, c'est une vraie nouveauté, je dirais même un événement ! J'ai souvent regretté que les forestiers, publics ou privés, ne se servent pas davantage des arts pour communiquer sur la forêt. C'est un magnifique geste de la part de l'ONF que d'offrir une telle place au cinéma en forêt.

ONF : Le festival a fait le choix d'une programmation cosmopolite. Quelle image de la forêt à travers le monde renvoie-t-elle aux spectateurs ?

Branche et Ciné donne au public la chance de s'ouvrir à d'autres visions de la forêt. Avec les sept autres membres qui composent le comité, nous nous sommes plongés dans l'univers particulier du cinéma mondial pour enfant. Nous avons eu la chance de compter de grands cinéphiles dans nos rangs, avec notamment José Moure, professeur à la Sorbonne, l'un des plus fins connaisseurs du cinéma en France. Les 18 films à l'affiche du festival ont été choisis pour leur qualité cinématographique et artistique.

Les films américains, africains, asiatiques ou encore australiens rendent compte de différents types de représentation de la forêt. Il est frappant de voir que si chaque pays a un imaginaire lié à la forêt et un rapport à l'enfance qui lui est propre, les représentations circulent d'un continent à l'autre de plus en plus rapidement et en s'influençant réciproquement. Les films du réalisateur japonais Hayao Miyazaki, par exemple, montrent la relation exceptionnelle que le Japon noue avec la nature. La dimension culturelle est très importante dans chacun des films de cette programmation. Elle influence l'image que les metteurs en scène se font de la forêt, et ainsi la manière dont elle est représentée à l'écran.

Illustration
© Giada Connestari / ONF
ONF : La forêt et le cinéma, deux entités indissociables selon vous ?

L'arbre est en effet présent depuis le début de la courte histoire du cinéma. Dès les premiers films des frères Lumière (1895), les spectateurs étaient sensibles au mouvement des feuillages d'arbres touchés par le vent et à leur présence organique. Il faut cependant bien distinguer l'arbre individuel, un objet plastique et esthétique relativement facile à traiter au cinéma, notamment parce qu'il a déjà été souvent représenté par la peinture, de la forêt, environnement fascinant et inspirant, mais beaucoup plus difficile à filmer, car imprévisible et souvent inextricable.

Les cinémas asiatiques, américains, russes, notamment, se sont peut-être penchés davantage que la France sur les représentations de la forêt au cinéma. On peut citer, entre autres, Dersou Ouzala (1975) de Kurosawa, La Forêt d'émeraude (1985) de John Boorman, le film du thaïlandais Weeraseethakul,Tropical Malady, palme d'or à Cannes en 2004 ou encore La Forêt de Mogari de la japonaise Naomi Kawaze, caméra d'or à Cannes en 2007.

ONF: Les réalisateurs influencent-ils, à travers leur film, notre perception des milieux forestiers ?

C'est évident ! Au même titre que la littérature, la peinture ou la photographie ! Bien que la forêt au cinéma ait une courte histoire par rapport aux grands classiques de la littérature ou encore de la peinture, le 7e art a joué et joue encore, surtout aujourd'hui, un rôle fondamental dans les représentations que nous avons de la forêt . Car notre rapport à la forêt passe par l'imaginaire, notamment chez les enfants et l'imaginaire, aujourd'hui, se constitue souvent au travers des images.

ONF : Comment qualifieriez-vous l'œuvre du réalisateur japonais Hayao Miyazaki, mis à l'honneur dans le festival ? Un film coup de cœur ?

Miyazaki est un créateur, un authentique auteur, au sens européen du terme et son univers est poétique et fondamentalement personnel, ce qui le distingue selon moi de Walt Disney. Ses personnages sont complexes et entretiennent une relation poétique avec une nature qui n'est pas au service de l'homme comme elle l'est souvent dans le système hollywoodien. Si l'on y regarde de plus près, on observe qu'il est habité par une passion pour la forêt et plus généralement pour le végétal. Pour la réalisation de Princesse Monoké par exemple il s'inspire de la beauté luxuriante de la forêt primaire de Yakushima, située au sud de l'archipel nippon où il a séjourné plusieurs mois. Chaque herbe, chaque plante, chaque fleur qu'il représente dans ses films sont dessinés de sa main.

Un film magnifique comme Mon Voisin Totoro (1988), avec lequel nous ouvrirons le festival Branche et Ciné, a une dimension artistique, écologique et humaine très forte ! Saviez-vous que Miyazaki s'est personnellement engagé pour la sauvegarde de la forêt en achetant une parcelle forestière aux abords de Tokyo : la Totoro Forest. A ma connaissance, c'est le seul réalisateur de cinéma au monde à avoir eu ce projet ! Après avoir acheté cette forêt, il l'a transformée en une sorte de « bouclier écologique » contre l'expansion de la ville de Tokyo. Et c'est peut-être là l'une de ses plus belles œuvres.

ONF : Pensez-vous que cet évènement culturel incitera le public à se rapprocher des forêts?

Je l'espère. C'est en tout cas un espoir qui est à l'origine de l'initiative de l'ONF. Le public est de plus en plus sensible à la manière dont les forêts sont gérées, aux coupes qu'ils observent près de chez eux, et qu'ils ne comprennent pas toujours. Jamais on n'avait connu un tel nombre de livres ou d'articles publiés sur l'arbre et la forêt. Ce festival de cinéma est aussi, selon moi, l'occasion de commencer à parler de la gestion des forêts sous un prisme différent et c'est cela qui le rend aussi intéressant et passionnant.


L'ONF
Ressources